«Serge Fiori, seul ensemble»: le ballet aérien des classiques de Fiori

Chaque chanson est sa propre petite pièce de théâtre, son propre univers, meublé de simples chorégraphies solo ou de numéros à grand déploiement, d’intimité et de puissance.
Photo: Cirque Éloize Chaque chanson est sa propre petite pièce de théâtre, son propre univers, meublé de simples chorégraphies solo ou de numéros à grand déploiement, d’intimité et de puissance.

Nous ressentions, au sortir de la grande première de la nouvelle production du Cirque Éloize présentée hier soir, comme une sorte d’évidence. Fallait y penser d’abord, l’oser ensuite : l’art circassien s’inspirant du répertoire de Serge Fiori, en premier lieu ces immortelles écrites avec Harmonium, ce n’est pas un mariage de raison. Deux univers de poésie folle s’accouplant sur la scène du Théâtre Saint-Denis grâce au talent, à l’agilité, à l’expressivité des quinze artistes du cirque et des cinq danseurs réunis par le metteur en scène Benoît Landry.

Le spectacle a débuté sur les premières notes de Vert, qui ouvrait l’album Les cinq saisons (1975), avec une chorégraphie campée dans un décor de ciel étoilé — Peter Jasko et Johanne Madore dirigeaient les danseurs dans ce numéro sage et élégant, mais qui constituait somme toute une introduction plutôt sobre à l’univers de Fiori. Sans grand éclat, ce qui était peut-être justement l’effet recherché, puisque le tableau suivant sur l’air de Comme un fou (de L’Heptade, 1976) allait alors nous visser dans le fond de notre siège.

Le fou de la chanson dansant au plancher dans une pénombre contrôlée, rejoint par le reste de la troupe qui l’entoure, le soulève à l’horizontale… puis son double qui s’élève au plafond par un câble, allégorie de la folie prenant son envol. Le texte de la chanson qui guide la mise en scène pour le plus bel effet, alors que le reste de la troupe court en faisant du surplace grâce à la plateforme rotative dissimulée sur scène, l’image est fabuleuse. Pour le tableau suivant sur la musique de En pleine face (encore Les cinq saisons), c’est le buste de Fiori qui est projeté en noir et blanc sur l’écran diaphane ; il s’allume une cigarette, souffle la fumée sur le danseur qui l’observe, puis quatre acrobates vêtues de robes blanches descendent du plafond, comme les volutes de fumée expirées par le musicien, ingénieuse idée résultant de la multiplication des effets visuels, des éclairages et des efforts physiques des interprètes.

Permettez, on ne vous fera ici pas le détail de chacun des seize tableaux présentés pendant ces deux bonnes et belles heures (interrompues par un entracte), bien que le suivant, sur la superbe De la chambre au salon (du premier album, 1974), illustrant les hauts et les bas d’une relation amoureuse avec cette acrobate du pôle tournoyant dans la « chambre » comme la ballerine mécanique d’une boîte à bijoux, demeure à nos yeux l’un des plus touchants de la soirée. Pas trop de détails, donc — gardons quelques surprises pour les prochains spectateurs —, mais quelques observations, à commencer par celle-ci : ce spectacle n’avait pas de récit, pas d’autre fil d’Ariane que les chansons de Fiori, et c’est tant mieux.

En mettant les pieds au Saint-Denis nous est revenu comme un mauvais flash-back le souvenir de la comédie musicale Le blues d’la métropole basée sur le répertoire de Beau Dommage au récit aussi ténu qu’ennuyeux. Le Cirque Éloize, son metteur en scène et sa directrice de création (Émilie Grenon-Émiroglou) ont évité le piège en érigeant Serge Fiori, seul ensemble.

Le Cirque Éloize et Fiori, tous deux impressionnistes à leur façon : chaque chanson est sa propre petite pièce de théâtre, son propre univers, meublé de simples chorégraphies solo ou de numéros à grand déploiement, d’intimité et de puissance. De passages tristes, parfois, et de scènes hilares, comme lorsqu’on parodie le cliché du cirque façon Barnum pendant Viens danser, pendant le charmant duo d’acrobates s’activant sur ce qu’on appelle une planche coréenne pendant Aujourd’hui, je dis bonjour à la vie, ou encore le coloré numéro de mât chinois pendant Dixie, dans un décor reproduisant la pochette des Cinq saisons.

La musique, ensuite. L’album du spectacle est déjà chez les disquaires, et bien que ces versions — on pourrait les qualifier de remix — soient pleines de bonnes idées (insufflées par Louis-Jean Cormier, Alex McMahon, Guillaume Chartran et Fiori lui-même), on se demande bien pourquoi on les préférerait aux versions originales, parfaites en elles-mêmes. Ce travail de remixage prend tout son sens dans la mise en scène : les chorégraphies et les mouvements des acrobates sont parfaitement synchronisés sur ces versions, parfois radicalement éloignées des originales, ailleurs presque identiques. Tout est une question de structure et de rythme dans ce spectacle qui n’en manque pas.

Enfin, on pourrait chipoter et déclarer que la première partie nous a semblé supérieure à la seconde, mais ce serait porter ombrage au trio d’acrobates se déroulant sur leurs cordes pendant l’élégante Le corridor, la magnétique présence de l’équilibriste durant le triptyque L’exil, ou encore la ballerine de la roue durant Harmonium, tous excellents. Serge Fiori, seul ensemble est présenté au Saint-Denis jusqu’au 31 mars, puis au Théâtre Le Capitole de Québec, en juin et juillet. Gageons qu’il y aura des supplémentaires.