La force du concert à l’heure du numérique

Lors du Phoque OFF, en février, le groupe Ghostly Kisses est monté sur la petite scène du Pantoum pendant une vingtaine de minutes, le temps de cinq chansons.
Photo: TobyTenenbaum Lors du Phoque OFF, en février, le groupe Ghostly Kisses est monté sur la petite scène du Pantoum pendant une vingtaine de minutes, le temps de cinq chansons.

L’exercice de la vitrine musicale, ou showcase, en est un assez particulier. En 20 minutes — parfois 30 en touchant du bois —, l’artiste doit se montrer sous son meilleur jour devant une foule la plupart du temps composée de joueurs de l’industrie en quête de contacts ou de bons filons. Mais aussi ingrates soient ces vitrines pour les créateurs, autant aux yeux de plusieurs acteurs du milieu, elles conservent leur pertinence dans le contexte du tout numérique.

Depuis lundi, d’ailleurs, le grand événement South By Southwest (SXSW) voit défiler à Austin, au Texas, quelque 2000 musiciens dans de multiples vitrines éparpillées dans la ville. Le festival M pour Montréal, qui lui aussi organise ce type d’étalage musical axé sur l’international, y tiendra jeudi et vendredi deux soirées où plus d’une vingtaine de Québécois performeront.

Le directeur de la programmation de M pour Montréal, Mikey Bernard, a vu le monde de la découverte musicale changer de visage depuis qu’il est entré en poste, en 2007. Maintenant, dit le grand voyageur, il est évidemment plus facile d’écouter de la nouvelle musique, ne serait-ce que grâce aux plateformes de diffusion en continu et même sur les réseaux sociaux. Lors d’un séjour dans sa Californie natale, Bernard a récemment découvert un groupe de Montréal dans une story Instagram qu’il consultait « dans les toilettes d’un Burger King ! Excuse-moi de raconter ça, mais c’est vrai ! »

Alors oui, le Web et la diffusion en continu sont « importants », statue-t-il au téléphone. « Mais des fois c’est l’intimité que le show permet qui va captiver des acheteurs de partout autour du monde. C’est pas juste les écoutes en ligne. »

À Québec, Patrick Labbé, le directeur de la programmation du Phoque OFF, mène depuis cinq ans ce festival de la diffusion alternative qui se déroule en marge de RIDEAU, l’événement annuel des diffuseurs québécois. Que ce soit lors du rassemblement officiel ou en parallèle, les vitrines musicales y sont légion.

« Je comparerais ça à la différence entre voir une oeuvre d’art en vrai au musée et voir une photo de cette oeuvre d’art, illustre Labbé, aussi directeur de l’agence DOZE.mu. La photo te donne une très bonne idée de ce que Picasso a fait, mais si tu vois les coups de pinceau, et l’épaisseur de peinture, tu comprends encore plus ce qu’il a essayé de faire. »

Aux dires de Patrick Labbé, la plupart de ceux qui s’occupent de la programmation des salles de spectacles du Québec ou des lieux de diffusion parallèles, comme les bars, « sont encore vraiment attachés au fait d’être touchés émotivement par une vraie performance live. Tu as beau le voir en image sur YouTube, ça ne donne jamais le vrai rendu. »

Ouvrir le marché

Lors du dernier Phoque OFF, en février, le groupe Ghostly Kisses de la chanteuse et violoniste Margaux Sauvé est monté sur la petite scène du Pantoum, pendant une vingtaine de minutes de musique, soit le temps de cinq chansons.

La formation de Québec réussit drôlement bien sur les plateformes d’écoute : les chansons de Sauvé et de sa bande cumulent environ huit millions d’écoutes sur Spotify. N’est-ce pas assez pour faire son chemin dans l’industrie de la musique ?

« Non, malheureusement, raconte Sauvé de sa voix douce. Il y a énormément de compétition sur les plateformes d’écoute et ta musique ne va pas nécessairement être diffusée partout sur les playlists dans le monde ; les plateformes ferment de plus en plus leurs portes. Alors il y a toujours de quoi à développer dans tous les territoires. C’est pour ça que je vais à SXSW, ça ouvre sur le marché américain. C’est là que je développe une équipe, ça devient intéressant. »

Évaluer et magasiner

C’est vrai à travers la lorgnette internationale, mais aussi d’un point de vue local, estime Jean-Sylvain Bourdelais, directeur général et artistique du Centre des arts Juliette-Lassonde de Saint-Hyacinthe.

« Moi, j’ai besoin de ça, dit-il. Pour les arts vivants, ça fait toute la différence. Il y a des fois où on entend des choses super intéressantes et quand tu arrives sur place, tu es déçu. Et des fois c’est le contraire, tu doutes de quelqu’un et quand tu arrives au spectacle tu es épaté. »

Selon M. Bourdelais, la vitrine est pratiquement « un passage obligé » pour un artiste. D’abord pour que les diffuseurs le découvrent et évaluent son potentiel d’évolution, et ensuite pour que les salles puissent compléter le magasinage de leurs programmations, à court ou à moyen terme.

Le musicien en vitrineest en quelque sorte en « speed dating », illustre en riant l’ancien producteur ayant travaillé avec Serge Lama, Lynda Thalie et la Famille Dion.

« Si tu veux impressionner quelqu’un, t’as intérêt à avoir une bonne présence, faire rire un peu, par exemple, ajoute M. Bourdelais. Musicalement, il y en a beaucoup qui ont de la difficulté à briser le quatrième mur, à avoir un contact intéressant avec la salle. Comme s’ils étaient en studio… »

Mikey Bernard, de M pour Montréal, confirme que les acteurs de l’industrie cherchent des groupes « export ready », soit prêts à l’exportation. « Il faut montrer que t’es pas un gars qui se cache dans sa chambre et qui fait des chansons sur YouTube ou en streaming. Il faut prouver que t’as du talent. »

« Vraiment difficile »

La chanteuse et harpiste montréalaise Emilie Kahn, qui vient de faire paraître son deuxième disque, Outro, était présente en février à l’Impérial de Québec dans une des vitrines de RIDEAU. Celle qui sera aussi à SXSW sous la bannière de M pour Montréal est une habituée de ce genre d’exercice, qu’elle a mené abondamment pour son premier album, jusqu’à s’en écoeurer, même.

« C’était vraiment difficile, faire ces choses-là, reconnaît-elle. Souvent, c’était pas payé, et je dépensais de l’argent — que j’avais pas — de ma poche. Souvent ça ne donnait pas grand-chose, il y a tellement de monde qui joue, et c’est dur de faire venir des pros. »

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La chanteuse et harpiste montréalaise Emilie Kahn est une habituée des vitrines musicales, un exercice qu’elle a mené abondamment pour son premier album.

Et quand les professionnels sont là, souvent, ils parlent fréquemment entre eux pendant le mini-concert, avoue Jean-Sylvain Bourdelais. « On n’est peut-être pas le meilleur public. C’est comme pendant une première médias », ajoute-t-il à raison.

Emilie Kahn se souvient quand même d’avoir jadis accepté de faire une vitrine de plus, un peu à contrecoeur, au Canadian Music Week à Toronto. Vitrine pendant laquelle le programmateur du Iceland Airwaves, à Reykjavik, était venu. « Et j’ai fait le festival après cette année-là ! Donc ça peut marcher », raconte Kahn, qui espère trouver un tourneur américain lors de son séjour à SXSW. « Même si on ne réussit pas, on aura une grosse semaine de réseautage. »

Il reste la question des attentes, ajoute Mikey Bernard. « Il y a tellement de choses qui se passent à Austin, qu’il ne faut pas oublier que c’est juste des baby steps. La première fois où on a emmené Half Moon Run et Grimes, personne ne les connaissait, ça ne marchait pas du tout. Ç’a pris deux, trois ans pour obtenir des résultats, il faut être patient. Mais j’encourage les artistes à avoir des attentes raisonnables et surtout de jouer pour le plaisir, pour les amis. »