Vaut-il mieux renoncer à ce que Weezer retrouve ses sens?

Le chanteur et guitariste Rivers Cuomo s’agenouille le temps d’un solo, lors d’un spectacle en Californie au début du mois de janvier.
Photo: Emma McIntyre / Getty Images / Agence France-Presse Le chanteur et guitariste Rivers Cuomo s’agenouille le temps d’un solo, lors d’un spectacle en Californie au début du mois de janvier.

La politique, la religion, le sexe : autant de sujets qu’il vaut mieux éviter lors d’un repas entre voisins qui se connaissent encore peu. À ajouter à cette brève liste de sujets tabous : l’oeuvre de Weezer.

Voilà du moins la leçon que servait l’émission satirique Saturday Night Live le 15 décembre dernier grâce à un sketch mettant en vedette l’acteur Matt Damon dans le rôle d’un irréductible admirateur du groupe rock américain, beaucoup trop heureux d’entendre leur relecture du tube de Toto, Africa. Réaction de sa voisine de table (incarnée par Leslie Jones) : « Les vrais fans de Weezer savent qu’ils n’ont pas lancé un seul bon album depuis Pinkerton, en 1996 », une authentique déclaration de guerre culminant quelques minutes plus tard en violente engueulade.

Pour l’auteur Alexandre Fontaine Rousseau, c’est indéniablement Leslie Jones qui, dans ce duel, porte la voix de la raison. « Ça fait un bout que je n’écoute plus les nouveaux albums de Weezer, parce que tout dépendant de mon état d’esprit, ça finissait toujours par me mettre en colère ou par me rendre triste », confie celui qui cosignait avec François Samson-Dunlop en 2011 Pinkerton, bédé dans laquelle deux amis tétanisés par un gros chagrin d’amour cherchent conseils et réconfort auprès des chansons du second disque de la formation. « C’était un peu ça la morale du livre : en amour comme avec Weezer, c’est mieux de se souvenir de ce qu’il y a eu de beau, que de s’attarder à ce qu’il y a aujourd’hui de douloureux. »

Toute cette admirable sagesse n’empêchera évidemment pas Alexandre Fontaine Rousseau de jaser de Weezer avec Le Devoir pendant près de 45 minutes. Inconséquent, notre interlocuteur ? Pas vraiment.

Disons plutôt que peu d’artistes nourrissent, comme Weezer, autant de débats et de théories à la gomme chez leurs admirateurs, actuels ou anciens, qui tentent souvent en vain de se passionner pour une production oscillant depuis au moins dix ans entre le médiocre (Raditude, 2009) et la promesse d’un retour en grâce (Everything Will Be Alright in the End, 2014). Une déception fréquemment renouvelée que n’ont arrangée ni le Teal Album, collection de reprises parfaitement superfétatoires parue en janvier, ni le Black Album, curieux ramassis de pochades pop lancé le 1er mars (noté 53 sur 100, selon l’agrégateur Metacritic).

Pourquoi alors donne-t-on autant de chances aux créateurs de Undone– The Sweater Song et de Beverly Hills ? « Rivers Cuomo [leader et principal auteur-compositeur] a tellement un grand sens mélodique, que chaque fois, tu ne peux pas t’empêcher d’espérer que ça va être la bonne et que le bon vieux Weezer va enfin renaître », observe le chanteur Dumas, qui, en cinquième secondaire, portait fièrement un t-shirt à l’effigie du Blue Album (1994), un chef d’oeuvre de refrains velcro sublimant la cruelle banalité du désespoir juvénile.

À l’instar de nombre de mélomanes de son âge, le musicien et jeune quadragénaire sera malgré tout au Centre Bell mercredi soir, lors d’un programme double réunissant Weezer et les Pixies. « Tout le monde est un peu désillusionné par rapport à Weezer, mais Rivers Cuomo, c’est comme un vieil ami d’adolescence, un vieil ami très marquant, et c’est agréable de le revoir brièvement, même s’il n’est plus du tout à la même place que nous dans la vie. »

L’art difficile de bien vieillir

Avec sa tronche d’éternel puceau, ses lunettes d’intello et ses textes autant obsédés par Donjons et Dragons que par le sexe opposé (forcément inatteignable), Rivers Cuomo offre en 1994 une soupape à des milliers de garçons soulagés d’apprendre que quelqu’un d’autre a souffert, avant eux, de misère affective, ainsi que d’un grave déficit de coolitude. Le vidéoclip de la pièce Buddy Holly, réalisé par Spike Jonze, fige à jamais l’image de sympathique misanthrope de Cuomo aux yeux d’une génération toujours sous le choc du suicide de Kurt Cobain.

Comment expliquer que les muses l’aient désormais à ce point abandonné ? Théorie répandue (et partiellement attestée par le principal intéressé) : l’accueil très tiède, ou carrément négatif, qu’a réservé la critique au successeur de l’album bleu, Pinkerton (1996), aurait plongé le nerd en chef de la décennie 1990 dans une méfiance dont il n’aurait pas complètement émergé. Ce qui expliquerait l’aspect souvent très générique de ce qui est venu ensuite.

« Pinkerton parle d’une manière vraiment pas propre, toute nue, d’émotions assez laides, rappelle Alexandre Fontaine Rousseau. C’est un album tellement personnel, et comme artiste, ça doit être très difficile, de se faire autant ramasser quand tu te révèles comme ça. Après, c’est comme si Rivers en avait déduit qu’il s’était trop dévoilé, et c’est ce qui fait que Weezer est devenu le plus long mécanisme de défense de l’histoire du rock. »

Notre obsession pour Weezer correspondrait-elle donc à de la nostalgie, à de la curiosité morbide, ou à un espoir déraisonnable qu’un génie égaré retrouve ses sens ? À un mélange de tout ça, pense Dumas.

« T’écoutes une chanson comme Living in L.A. [tiré du récent Black Album], ça veut sonner comme un gros tube pop, mais my god !, le gars qui écrit ça a 48 ans, soupire-t-il. C’est étrange, non ? Je suis un grand fan de Teenage Fanclub, le Weezer écossais, et c’est le meilleur exemple de ce que j’aurais aimé que Weezer devienne : ils ont gardé leur côté mélodique, mais ils ont accepté de vieillir. Pendant ce temps-là, Rivers essaie de faire l’album d’un gars de 20 ans. Mais c’est probablement parce que c’est aussi weird que ça nous fascine autant. »

Weezer et Pixies

Au Centre Bell, le 13 mars à 19 h