47Soul au Ministère: musique avec ou sans frontières

En raison de leurs origines, le travail des musiciens de 47Soul ne peut qu’être politique.
Photo: Victor Frankowski En raison de leurs origines, le travail des musiciens de 47Soul ne peut qu’être politique.

De la visite rare s’amène à Montréal dimanche : 47Soul, qui fusionne les musiques électroniques, le hip-hop et le dabkeh, genre (et danse) populaire de la région du Croissant fertile. Le quatuor, qui a inventé le terme « shamstep » pour décrire sa musique, présente un visage moderne de sa Palestine natale à la planète entière depuis le concert qui l’a révélé au festival WOMEX en 2017. Le son de ces musiciens est radicalement novateur, leurs chansons, porteuses d’espoir et d’un message d’unité. Par contre, pas possible pour eux de jouer dans leur pays d’origine.

En théorie, ils pourraient jouer en Palestine, mais sans le guitariste, à tout le moins. « On a déjà donné un concert en Cisjordanie, mais avec la guitare en play-back, c’est moins agréable », explique Tareq Abu Kwaik, chanteur et percussionniste, joint à Londres, où le groupe réside depuis trois ans. « On a joué aussi en Égypte, en Jordanie, au Liban, au Maroc, à Abou Dhabi. Jouer dans la bande de Gaza ? Impossible. Il y a le blocus… »

Jouer dans la bande de Gaza ? Impossible.

Tous les musiciens sont originaires de la Palestine et sont citoyens de la Jordanie, « mais bon, pour nous, il n’y a pas de différence entre la Palestine et la Jordanie, c’est justement pour ça qu’on appelle notre musique le shamstep ». Sham désignant la région du Levant, parfois aussi décrite comme la Grande Syrie. « On appartient à une région, une culture, non pas à des frontières. Ma mère, par exemple, est jordanienne, mais avant que les frontières soient tracées, les gens voyageaient et partageaient d’un pays à l’autre. »

Sans avoir besoin de papiers, cela va sans dire. Alors qu’aujourd’hui, circuler, « c’est tellement compliqué, à tous les niveaux ». Tariq a un maximum de papiers d’identification lui permettant de retourner — même de jouer — en Cisjordanie. Ce n’est pas le cas de ses collègues. « Sans compter que la majorité des Palestiniens n’ont tout simplement pas de papiers ; mon cousin, toute sa famille en fait n’a pas de numéro d’identification sociale — ce sont des “sans-numéros”, en quelque sorte. Ils ne peuvent donc même pas posséder une entreprise, et ne peuvent assurément pas traverser les frontières. Moi-même, pour me rendre dans mon village natal, j’ai besoin d’obtenir un visa… jordanien ! »

Barrières, murs, contrôles

Un pays comme une prison, sans pouvoir en sortir : c’est une des réalités que décrit 47Soul dans sa musique, indique Tareq. Leurs textes sont en arabe, mais ils y glissent des refrains en anglais, afin de donner un sens à la musique pour ceux qui ne comprennent pas la langue.

Transmettre un message est primordial ; en raison de leurs origines, le travail des musiciens de 47Soul ne peut qu’être politique : « Ce n’est même pas une affaire de propagande, d’idéologie, d’engagement politique, c’est simplement faire de l’art sincère, qui exprime la réalité. Tu vois, même une chanson d’amour moderne en arabe effleurerait la question : “J’ai eu le coup de foudre lorsque je t’ai aperçue au point de contrôle…” », illustre le chanteur. « Ce n’est pas politisé, comme chanson, mais tous ces mots — barrières, murs, contrôles, espoir — font partie de notre vocabulaire, de notre quotidien. De la même manière qu’on ne peut avoir de la musique reggae sans qu’elle cherche à expliquer, à exprimer le rastafarisme — enfin, tu peux faire de la musique qui sonne comme du reggae sans aborder ces questions, mais ceux qui l’ont construite, cette musique, transmettent ces notions. »

Influences londoniennes

Leur concert au Ministère ne sera qu’une escale en route vers Houston, où le groupe est invité à participer au festival South by Southwest. 47Soul a lancé l’an dernier son second disque, Balfron Promise, écrit et enregistré à Londres, une des capitales européennes de la musique électronique et une source d’inspiration pour ses musiciens. « Curieusement, en ce qui concerne le métissage de musiques électroniques et de musiques arabes, on dirait que le reste de l’Europe, en général, vibre plus fort que Londres, estime Tareq. Pour deux raisons, il me semble : d’abord parce que les musiciens sont occupés à créer et à développer tellement de nouvelles tendances musicales, et ensuite parce que certaines d’entre elles connaissent un fort succès, comme le grime. »

« Pour tout te dire, la musique britannique qui a eu le plus d’influence sur notre travail ces temps-ci, c’est justement le grime, enchaîne le musicien. Enfin, le dub aussi, très présent à Londres, mais en vérité, nous écoutions déjà beaucoup de dub avant de nous installer à Londres. Mais le grime, ça, c’est la musique des jeunes — nous sommes tous dans la trentaine, aujourd’hui. C’est une musique vibrante, un genre aussi qui est né en même temps que la scène arabe alternative, elle aussi très influencée par le rap et les musiques électroniques. C’est comme si des gens différents exploraient les mêmes voies, en quelque sorte… »