Anne-Sophie Mutter et le plaisir de la découverte

La violoniste Anne-Sophie Mutter sera de passage à la Maison symphonique de Montréal vendredi, avec le pianiste Lambert Orkis, pour offrir un récital où Mozart côtoie des compositeurs français du début du XXe siècle.
Photo: Dario Acosta/DG La violoniste Anne-Sophie Mutter sera de passage à la Maison symphonique de Montréal vendredi, avec le pianiste Lambert Orkis, pour offrir un récital où Mozart côtoie des compositeurs français du début du XXe siècle.

« Je peux à peine décrire ce que la découverte de cette œuvre a provoqué en moi. » C’est dans ces mots qu’Anne-Sophie Mutter parle de la Sonate pour violon et piano de Francis Poulenc, avec laquelle elle mettra un point final à son récital de vendredi à la Maison symphonique de Montréal.

Outre une sonate de Mozart (K. 454), la violoniste a choisi un programme français, avec les sonates de Debussy et de Ravel, qu’elle fréquente depuis longtemps, et, donc, la sonate de Poulenc, « chef-d’œuvre particulier et incomparable, baigné des affres de la Seconde Guerre mondiale entrecoupées de moments paradisiaques ». Ce « kaléidoscope d’émotions » fait vibrer cette star internationale du violon, qui, à 55 ans, a déjà plus de quatre décennies de carrière derrière elle, puisqu’à 15 ans elle enregistrait les Concertos nos 3 etde Mozart sous la direction d’Herbert von Karajan à Berlin, après avoir fait ses débuts en 1977 à Salzbourg avec le mythique chef.

Créatrice dans l’âme

Après plus de 40 ans à parcourir le monde et à épuiser le répertoire pour violon, qu’est-ce qui motive encore Anne-Sophie Mutter ? « Fondamentalement, ce qui me procure du plaisir, c’est de jouer du violon et d’entrer en dialogue avec un public. Dans ce cadre, interpréter de la musique contemporaine occupe une part importante de mon activité depuis le milieu des années 1980. J’ai créé 27 œuvres et, quelques jours avant Montréal, je donnerai la première mondiale d’un trio de Sebastian Currier à Carnegie Hall avec Lambert Orkis et Daniel Müller Schott. »

Le nom de Sebastian Currier revient ainsi dans la carrière d’Anne-Sophie Mutter, qui avait enregistré à New York, en 2011, son concerto Time Machines, alors couplé à une œuvre de Wolfgang Rihm. « J’ai aussi commandé à Jörg Widmann un quatuor à cordes, un essai sur Beethoven », ajoute Anne-Sophie Mutter. Cette commande s’inscrit dans le cadre des festivités Beethoven de 2020 à Pékin. « J’y jouerai le Concerto pour violon, le Triple concerto, dessonates pour violon,et j’y donnerai une soirée de musique de chambre avec un trio, le Quatuor no 10, op. 74 et cette création de Widmann. »

Son année de concerts, Anne-Sophie Mutter ne la planifie pas arithmétiquement entre musique orchestrale et musique de chambre. Par contre, elle réfléchit et procède par cycles de deux ans pour équilibrer ses divers centres d’intérêt. « Par périodes de 24 mois, j’essaie d’intégrer des trios avec piano, des concertos, mais aussi du répertoire nouveau, contemporain ou non. »

Il est facile de deviner que, pour l’heure, le répertoire de quatuors à cordes est une partie substantielle de la section non contemporaine de ce nouveau répertoire qui maintient le taux d’adrénaline d’une violoniste en quête perpétuelle de « nouveaux défis et de nouveaux projets ».

Le double grand écart

Tout de suite après son concert montréalais, Anne-Sophie Mutter ira rejoindre le grand compositeur de musiques de film John Williams. Il va être le moteur de l’un de ses projets phares de 2019 et l’initiateur d’une petite révolution personnelle : « Cette année, je vais donner mon premier grand concert en plein air. Ce sera avec des musiques de John Williams. Il avait composé pour moi il y a quelques années une partition pour violon, harpe et orchestre de chambre que j’avais créée à Tanglewood. »

Le nouveau projet se démarquera totalement puisqu’il s’agit d’un arrangement de 15 musiques de film que John Williams jugeait adaptables pour violon et orchestre. « C’est tout nouveau pour moi et je m’y prépare aussi sérieusement que pour un quatuor de Beethoven ou une création de Widmann », dit la violoniste. Par contre, le temps presse : « Je vais le rencontrer [John Williams] pour discuter avec lui, car l’encre est à peine sèche et nous devons enregistrer en avril. Ce sera mon prochain disque chez Deutsche Grammophon. »

À défaut d’avoir un concerto en bonne et due forme du compositeur (« il n’a pas le temps »), Anne-Sophie Mutter se réjouit de ce projet et rappelle que le fameux Concerto pour violon du compositeur de musiques de film Erich Wolfgang Korngold, « ce sont dix thèmes très habilement agencés pour Jascha Heifetz ». « J’aimerais avoir un concerto de Williams, mais ce n’est pas réaliste. Nous avons donc trouvé ce moyen d’attirer un autre public à la musique. »

Sur ce sujet, Anne-Sophie Mutter est insatiable : « Je veux tenter de nouvelles choses, auxquelles je crois même si elles sont inattendues, afin de toucher d’autres personnes. Je pense par exemple aux concerts “club” que j’ai donnés, matérialisés par le CD Yellow Lounge. Pour l’instant, cela n’a pas accroché, mais je suis persuadée que c’est pour des raisons d’organisation. »

Les concerts « club » auxquels Anne-Sophie Mutter fait allusion sont plutôt originaux, en effet. Imaginez la vedette passer de Carnegie Hall au Club Soda, jouant, à quelques mètres de 200 à 300 personnes, dans un lieu confiné, un répertoire éclectique (du Kreisler, du Gershwin, du baroque, du moderne, du jazz). « Avec deux sessions de 30 minutes dans une soirée, c’est un autre public qui peut se laisser ensorceler par le violon et la musique dans une atmosphère inattendue. »

« Mon ambition pour l’avenir est de faire le double grand écart entre le répertoire traditionnel, les créations contemporaines, les grands rassemblements en plein air et les concerts “club”. Je voudrais réunir tout cela pour le bien de la musique. »

Anne-Sophie Mutter sent-elle une pression de l’industrie pour lui faire enregistrer une troisième fois les chevaux de bataille du répertoire ? « Deutsche Grammophon ne me demande rien. Quant à moi, je ne me suis pas distanciée de mes deuxièmes enregistrements, avec Kurt Masur, au point que ce soit pertinent de réenregistrer quoi que ce soit. Mon devoir est de m’engager à l’égard de répertoires qui, sans l’appui de ma relative popularité, auraient davantage de mal à survivre, par exemple le répertoire contemporain. C’est ma responsabilité de mettre tout mon poids dans la balance, car ma force de persuasion peut attirer des spectateurs qui viennent en salle parce qu’ils me font confiance. Ce qui me pousse en ce moment, ce sont les quatuors de Beethoven, pas les grands concertos. Et puis, il y a des musiques qu’on n’aurait même plus besoin d’enregistrer. J’ai parfois l’impression que ce sont des papillons que l’on épingle dans des boîtes. D’accord, on peut les ressortir des boîtes, mais c’est leur évanescente impression qui est la plus belle. »

Concerts de la semaine

Staier et Melnikov. Immense affiche avec l’association d’Andreas Staier et d’Alexander Melnikov pour une soirée de piano à quatre mains sur le piano Erard de la salle Bourgie. Qui plus est, le programme est d’une parfaite cohérence avec un superbe tour d’horizon de la production de Schubert, avec comme point culminant, évidemment, la Fantaisie en fa mineur D. 940. Mercredi 13 mars à 19 h 30, salle Bourgie.

Lorenzo Coppola. Le très grand communicateur Lorenzo Coppola, qui fait de chaque concert un véritable spectacle théâtral sonore, revient chez Arion pour un programme associant la 80e Symphonie de Haydn et un air de Rossini à l’air de concert Ch’io mi scordi di te ? — Non temer, amato bene et au 23e Concerto de Mozart. En solistes : la pianiste Cristina Esclapez et la soprano Andréanne Brisson Paquin. Il y a quatre occasions pour profiter de ce rare rendez-vous : jeudi 14 mars à 19 h, vendredi 15 mars à 20 h, samedi 16 mars à 16 h et dimanche 17 mars à 14 h, salle Bourgie.

Hommage à André Previn

L’entrevue avec Anne-Sophie Mutter a été menée avant le décès d’André Previn, dont elle fut la cinquième et dernière épouse (2002-2006). Le jour de sa disparition, la violoniste a déclaré : « Pendant plus de 70 ans, André Previn a illuminé ce monde souvent si sombre par ses talents extraordinaires, sa superbe intelligence et son esprit. Nous avons été des compagnons en musique pendant quatre décennies et des âmes sœurs pendant ces 19 dernières années […] Ses nombreuses partitions continueront d’enrichir la vie de musiciens à travers la planète. »

Anne-Sophie Mutter à Montréal

Récital avec Lambert Orkis (piano). Œuvres de Debussy, Ravel, Mozart et Poulenc. À la Maison symphonique de Montréal, vendredi à 20 h.