Coup de foudre pour la «French Canadian girl»

Le jour de l’entretien avec «Le Devoir» depuis New York, Josie Boivin, alias Munya, découvrait qu’elle fait partie de la liste des 100 artistes à surveiller au South by South West, selon National Public Radio.
Photo: Josh Aldecoa Le jour de l’entretien avec «Le Devoir» depuis New York, Josie Boivin, alias Munya, découvrait qu’elle fait partie de la liste des 100 artistes à surveiller au South by South West, selon National Public Radio.

« Je n’ai pas de chat, j’ai juste des valises », ricane l’auteure-compositrice-interprète Josie Boivin, alias Munya. Une musicienne sans domicile fixe, ajoute-t-elle à la blague : son studio et son équipement de scène entrent dans une valise, elle garde ses vêtements dans l’autre, changeant ainsi de ville au gré de ses engagements. Munya se produisait vendredi dans un festival à Brooklyn, avant de mettre le cap sur Houston, où elle présentera sa bedroom pop aux doux accents sixties — chantée en français, s’il vous plaît — au festival South by Southwest.

Méconnue au Québec, Josie Boivin suscite pourtant l’engouement sur la scène pop américaine depuis qu’elle a publié sur sa page Bandcamp son premier EP autoproduit, North Hatley, le printemps dernier. « Comment ça se fait que Pitchfork a découvert ma musique ? » se demande-t-elle encore. Le site spécialiste des nouvelles tendances musicales avait craqué, avec raison, pour sa ritournelle Des bisous partout. Ce fut le début d’une histoire d’amour avec les Américains, entichés de ce qu’elle interprète comme de « l’exotisme » de ses chansons francophones.

Le jour de notre entretien, depuis New York, la musicienne découvrait qu’elle fait partie de la liste des cent artistes à surveiller au South by Southwest selon National Public Radio (NPR). « L’article mentionnait que je viens du Saguenay ; j’étais contente de promouvoir ma région ! » rigole-t-elle au bout du fil.

Claviériste et choriste

Formée au piano classique, puis à l’art lyrique, Josie Boivin a d’abord frayé avec les acteurs de la scène musicale montréalaise en tant que claviériste et choriste, entre autres pour Philémon Cimon et Alex Nevsky. « J’avais commencé à faire des beats et des remix en tant que compositrice-productrice. Une amie travaillant chez Pop Montréal avait entendu mon travail et m’avait invitée à donner un concert pendant le festival. » Josie a sauté sur l’occasion : « Je n’avais aucun matériel original, le concert était deux semaines plus tard. J’ai écrit le plus de chansons possible pour faire ce concert, c’était spécial. Ça m’a surtout permis de réaliser que j’avais vraiment envie de créer du matériel original et de m’investir là-dedans sérieusement. »

Elle a lâché son boulot pour emménager avec sa soeur, écrire ses chansons et lancer ce premier EP en mai dernier. « Je n’avais aucune attente, j’étais seulement fière de lancer mes propres chansons. » Arrive le petit article de Pitchfork « qui m’a vraiment mise sur la map » ; d’autres médias en ligne s’y sont aussi intéressés, puis l’étiquette new-yorkaise Luminelle — qui possède d’excellentes antennes à Montréal, ayant repéré Helena Deland et le groupe Anemone — lui a offert un contrat de disque. Un deuxième EP est paru l’automne dernier, et le troisième, Blue Pine, vient compléter ce premier album, collection de ses chansons.

Elle compose, joue de presque tous les instruments, chante, mixe et réalise elle-même sa musique, une pop rêvasseuse et romantique aux textes bonbons et candides magnifiés par des orchestrations d’une admirable finesse. C’est la pop française rétro rencontrant les grooves indie pop : « J’adore Françoise Hardy, j’ai grandi avec ça, la chanson française qu’écoutaient mes parents. J’aime beaucoup la musique des années 1960, c’est une chose que j’ai en commun avec Chloé [Soldevila, du groupe Anemone], on aime beaucoup la musique de cette époque, un peu psychédélique. Pour moi, les Beatles, c’est la référence ultime. Mais, honnêtement, j’aime toutes sortes de musiques, ç’a été mon problème pendant des années, ne pas savoir dans quelle direction me diriger. J’aime le jazz, Gil Evans, Coltrane, j’adore ; j’aime la musique classique, la musique française, la musique électro, je suis une passionnée, toujours à la recherche des nouveaux sons. »

L’oreille d’une pro

Josie Boivin aime donner du poids à sa section rythmique, les basses avançant rondement sous sa voix soyeuse et retenue. « C’est d’avoir étudié l’opéra qui m’a appris à bien poser ma voix », soutient-elle. Encore plus admirable, son sens de la structure : elle n’en est encore qu’à ses débuts, mais chaque chanson est parfaitement calibrée, pas une mesure en trop, elle a déjà l’oreille d’une pro.

« Honnêtement, je ne sais pas pourquoi ç’a débloqué si vite pour moi, tente de raisonner Josie. Tous les jours, je me sens reconnaissante. Tu sais, l’expression : les étoiles sont alignées ? Ça doit être ça. Les bonnes personnes ont entendu mes chansons au bon moment. Il y a aussi le fait que je chante principalement en français, mais en même temps, je ne suis pas une “chansonnière”, le texte n’est pas à l’avant-plan. Les paroles se mêlent aux mélodies, je crois que les gens ont vu de l’exotisme dans ma musique et ont accroché à mon son. La French Canadian, comme on m’appelle. Ça me permet de sortir du lot ; le marché américain est tellement gros que si tu ne chantes qu’en anglais, ta compétition, ce sont les gros de l’industrie. En chantant en français, j’ai l’impression d’avoir moins de compétition. »

Elle a donné une bonne vingtaine de concerts là-bas en 2018 et espère en donner davantage durant l’année en cours. Son programme pour 2019 se précise : vivre encore dans ses valises. « Je veux simplement que les gens écoutent ma musique pour se sentir bien. Mes paroles, mes mélodies ne sont jamais très profondes, même si on peut y trouver une certaine profondeur, comme la musique des années yéyé. »

Munya

Munya, Luminelle Records