Le tour de manège de Travis Scott

Le rappeur américain Travis Scott était mercredi soir au Centre Bell.
Photo: Kevin Winter / Getty Images / Agence France-Presse Le rappeur américain Travis Scott était mercredi soir au Centre Bell.

Le vieux truc des concerts d’aréna : garder ses plus gros succès pour maximiser l’effet durant la finale, ce qu’a fait le rappeur américain Travis Scott mercredi soir au Centre Bell en se réservant Antidote, son duo avec Kendrick Lamar intitulé Goosebumps et l’étrange et irrésistible Sicko Mode de son plus récent album Astroworld. La grappe de millionnaires des plateformes de streaming ! Or, à en juger par la réaction des admirateurs, c’est comme si chacune de ses chansons était un hit. Le rappeur n’avait qu’à tendre son micro vers la foule pour qu’elle lui récite ses propres textes, et il ne s’est pas gêné.

Après tout, Travis Scott n’a pas décroché le titre du rappeur de l’heure grâce à sa prestance vocale, ce qui peut paraître paradoxal pour un artiste du verbe. Ses textes sont légers et prompts à célébrer la vie par la lorgnette des nuits bien arrosées, sa prosodie encore en développement, on lui concédera une oreille certaine pour les mélodies, bien qu’il ait passé la soirée à chanter la note juste grâce au logiciel autotune, ce qui devenait d’ailleurs un brin lassant, à la fin.

Non, son atout, c’est sa vision, ainsi qu’il l’a démontré avec son second album, l’épatant Astroworld, célébré comme l’un des meilleurs disques de hip-hop américain de 2018, un bijou de trap psychédélique, tantôt pugnace, coulant ailleurs dans d’agréables refrains R&B. C’est cette vision qu’il a étalée hier au Centre Bell, reprenant le thème du parc d’attractions au coeur de l’album.

Une vision embrassée par ces milliers de jeunes fans cordés serrés du parterre jusqu’aux balustrades de l’aréna. Si le spectacle n’affichait pas complet, il était bien près de l’atteindre. Un véritable phénomène que ce rappeur de Houston, le nouveau visage de la musique pop doublé d’un charisme certain sur scène, à défaut d’avoir un message vital à livrer — on retiendra qu’il avait, lui, accepté de participer au spectacle de la mi-temps de Maroon 5 au dernier Superbowl, alors que nombre de ses collègues avaient, eux, choisi d’appuyer les revendications portées par le quart-arrière Colin Kaepernick.

Le court film d’introduction projeté sur un écran géant circulaire campait l’atmosphère du spectacle Astroworld : Wish You Were Here ; alors qu’on attendait de voir apparaître le MC sur la scène ou la passerelle qui y était rattachée, Scott est plutôt apparu sur une seconde scène au fond du parterre, entourée de jets de flammes, pour balancer Stargazing et Caroussel ouvrant son dernier album, puis 4AM, sa chaloupée collaboration avec 2 Chainz. Le parterre était déchaîné, des mosh pits se formant un peu partout. Scott s’est ensuite attaché au siège d’une (petite) grande roue, en a fait le tour, puis a poursuivi pendant que des fans étaient invités à essayer l’attraction.

S’échappant par une trappe, le rappeur a gagné la scène principale, elle-même servant d’écran aux projections ; côté cour, dans un décor de poste de contrôle de la NASA, son DJ Chase B, unique musicien accompagnateur, hype man au micro et tricoteur d’instrumentaux. Une bonne trentaine de ses succès, et quelques-uns des collègues, ont garni les 90 minutes de cette performance parfaitement dosée entre les pulsions trap exutoires du premier tiers, les ballades groovy du second (avec sa reprise de son excellent duo avec SZA, Love Galore), et l’ascension vers la finale, servie dans un car de montagne russe, avec une portion de rail s’élevant au-dessus du parterre.

Ses nombreux fans montréalais lui ont offert un accueil triomphal, ne lui tenant même pas rigueur pour le retard d’une bonne quarantaine de minutes avant que le concert débute enfin. Il faut dire qu’ils étaient prévenus : il y a sept mois, Travis Scott était en tête d’affiche de la première journée du festival Osheaga, c’était aussi le jour même de la parution de son album Astroworld. L’occasion d’entendre en primeur ces chansons nouvelles qui a presque viré à la catastrophe, Scott ayant accosté sur l’île Sainte-Hélène avec tant de retard que sa performance, aussi garnie en pyrotechnies de toutes sortes que mercredi, avait dû être considérablement réduite. Mercredi cependant, les fans en ont eu pour leur argent.