Nous, le sang et l’île déserte

Seul Yannick Nézet-Séguin, probablement, avait dans sa tête l’orgie sonore que pouvait produire cette partition dans cette salle avec de tels solistes.
Photo: Orchestre métropolitain François Goupil Seul Yannick Nézet-Séguin, probablement, avait dans sa tête l’orgie sonore que pouvait produire cette partition dans cette salle avec de tels solistes.

Le jury des prix Opus peut probablement partir en vacances : il est assez difficile de voir comment le prix Opus du concert de l’année pourrait échapper à ce Château de Barbe-Bleue, expérience musicale inoubliable qui nous ébranle encore et nous laisse toujours incrédules au moment d’écrire ces lignes.

Au début de cette soirée pas comme les autres, il y a nous. Nous, le public. Un public formidable, qui a laissé émerger la première note de l’Adagio de Barber du néant dans un silence absolu. Oui, dès la première note, il se passait quelque chose. Non seulement sur la scène, mais aussi dans la salle.

Un chant d’amour

La seule petite déconcentration est survenue lorsque Kerson Leong s’est levé des rangs de l’orchestre pour enchaîner le début du 1er Concerto de Bartók sur les dernières notes de Barber. Idée géniale que cet enchaînement inusité : un collectif nous transporte ailleurs (Yannick Nézet-Séguin a insisté pour déconnecter cet Adagio des associations funèbres et funéraires) et soudain sur une raréfaction de cet « air sonore » émerge une voix de violon, comme un Robinson sur son île déserte. C’est de la poésie la plus pure.

Il s’agissait effectivement de dégager l’Adagio de toute connexion morbide, puisque le chant qui s’élève est un chant d’amour, un soliloque, hélas, puisque la violoniste Steffi Geyer ignora ce concerto écrit pour elle. Dans ce 1er Concerto, Kerson Leong a confirmé qu’il était un grand, avec un son moelleux et ferme, une expression intense. Il conviendra de réentendre Blake Pouliot, mais après le Sibelius un peu décevant de ce dernier à l’OSM et le Bartók de Kerson Leong, c’est ce dernier qui apparaît désormais comme le vrai dauphin de James Ehnes, ce qu’a confirmé sa maîtrise suprême de la pièce d’Ysaÿe jouée en bis.

Une orgie sonore

Cette première partie mettait la table pour le Château de Barbe-Bleue. Seul Yannick Nézet-Séguin, probablement, avait dans sa tête l’orgie sonore que pouvait produire cette partition dans cette salle avec de tels solistes. L’opéra de Bartók, comme Pelléas et Mélisande, gagne à être présenté en concert. La concentration sur tous les aspects de l’orchestration et la plus-value acoustique d’une salle de concert par rapport à une fosse d’opéra permettent d’éprouver, lorsque la partition est ainsi prise à bras-le-corps, des sensations d’un vertige unique.

Comme l’a dit le chef, l’ouverture de la 5e porte est l’un des grands moments de l’histoire de la musique. Mais vivre « en vrai » pareil tsunami sonore est quelque chose que l’on n’oublie pas. Au-delà de la 5e porte, c’est toute la suite de processus de gradations menant à l’ouverture des portes et leurs caractérisations dramatiques qui ont été fabuleux, grâce au couple cimenté par l’autorité vocale de John Relyea et les attitudes de biche à la fois effarouchée et téméraire de Michèle Losier, mais grâce aussi à ce que donnent ces musiciens à leur chef : leur sang et leurs tripes.

On ne cessera de le répéter : l’OM et Yannick Nézet-Séguin, c’est un phénomène, un vrai. Les sons que nous avons entendus hier soir, on les entend à Londres, à Berlin et dans quelques grands centres. Parce qu’ici, à Montréal, au Métropolitain, à ces moments-là, quelque chose se passe qui a peu d’équivalents : un dépassement de soi collectif qui semble ne plus connaître de limites.

La panne du projecteur des surtitres n’a pas nui à la concentration du public et à la communion d’une grande famille de 1800 personnes. Ce moment, cette expérience hallucinante, c’était notre île déserte à nous.

Le château de Barbe-Bleue

Barber : Adagio pour cordes. Bartók ; Concerto pour violon no 1. Le château de Barbe-Bleue. Kerson Leong (violon), Michèle Losier (Judith), John Relyea (Barbe-Bleue), Orchestre Métropolitain. Maison symphonique de Montréal, vendredi 1er mars 2019.