L’alchimiste Mozart et l’ordre des choses

La première de «Così fan tutte» à l’Université de Montréal montre à quel point l’opéra chez Mozart, et notamment celui-ci, est une véritable alchimie.
Photo: Andrew Dobrowolskyj La première de «Così fan tutte» à l’Université de Montréal montre à quel point l’opéra chez Mozart, et notamment celui-ci, est une véritable alchimie.

La première de Così fan tutte à l’Université de Montréal montre à quel point l’opéra chez Mozart, et notamment celui-ci, est une véritable alchimie. Confrontée aux réalités, une représentation peut s’avérer passionnante par le seul fait de ses imperfections.

Claude Poissant avait-il une intuition en écrivant dans le programme : « Don Alfonso demande : l’harmonie absolue serait-elle plus apparente lorsque les aiguës s’unissent et que les graves font de même ? La soprano, l’entière Fiordiligi, aurait-elle une attirance plus grande pour Ferrando, ténor, que pour le baryton Guglielmo ? Et lui, sa voix s’accorderait-elle mieux à celle, mezzo, de la fiévreuse Dorabella ? »

Peut-être ce compte rendu aurait-il été fort différent si le baryton invité Pierre-Étienne Bergeron n’avait pas remplacé au dernier moment David Turcotte, prévu initialement. De facto, la première chose que l’on se dit après un quart d’heure est : « Que ces couples sont donc mal assortis ! » On a très hâte que la soprano et le ténor, les deux forts en gueule, partent ensemble et rétablissent l’ordre des choses. Cela se passera-t-il comme cela ? Rien n’est moins sûr.

L’art de la distribution

Susciter chez le spectateur l’impatience d’une telle issue n’est ni dans le livret ni l’oeuvre d’un metteur en scène de génie. Cette attente consciente ou subconsciente dérive d’un simple souci d’appariement des voix par rapport au matériau vocal que nous avons face à nous.

Ce que montre en premier lieu la représentation de jeudi à l’Université de Montréal, c’est que Così fan tutte est l’un des opéras les plus faciles à distribuer, parce que les voix pour le chanter courent les rues, mais aussi les plus difficiles à distribuer, parce qu’il nécessite absolument des voix de forces égales, de projections similaires, d’âges comparables (pour les amoureux) ou différenciés (Alfonso et Despina).

De ce fait, Così fan tutte est certes un opéra extrêmement tentant, car formateur, pour les structures telles l’Université de Montréal, mais c’est aussi un « faux ami », car on ne peut pas ajuster les distributions, puisqu’on est limité à associer les étudiants qu’on a sous la main.

Ce commentaire serait donc différent pour la distribution « B » de vendredi et nous ne savons pas ce qu’il adviendra si, samedi, l’étudiant David Turcotte chante avec ses partenaires habitués à sa présence.

Nous avons vu jeudi un tandem masculin déséquilibré avec un Ferrando (Emmanuel Hasler) à la voix ouverte et qui porte et un Guglielmo en demi-teinte à l’émission couverte et un peu engoncée. Côté féminin, le différentiel était encore plus grand, puisque Camille Brault (Dorabella) était à peu près une « demi Fiordiligi » (Kirsten LeBlanc).

Chose qui peut étonner, Kirsten LeBlanc est, en l’état, à la fois l’atout et (relativement) le problème de la représentation. Cette jeune soprano a des moyens étonnants, mais elle domine le plateau et ne s’en prive pas, alors que dans Così tout est égalité, écoute mutuelle, équilibre. Alors oui, son air « Come scoglio » recueille les bravos (quoique pour le bas médium il y ait encore du travail…), mais chanter un trio ou un ensemble mozartien avec Kirsten LeBlanc est une sinécure pour ses partenaires.

Cela dit, il faut relativiser. Dans la « vraie vie », on distribue Emily d’Angelo en Dorabella face à Kirsten LeBlanc et il n’y a aucun problème à se retrouver avec un Così fan tutte du tonnerre, alors que si l’on ajuste une soprano en demi-teinte à la voix légèrement voilée de Camille Brault cela ne donnera pas grand-chose. Côté féminin, il faut tirer un coup de chapeau devant l’abattage scénique et la tenue de la Despina de Lila Duffy. Elle plafonne toutefois dans les passages puissants, tout comme l’Alfonso de Dominic Veilleux, par ailleurs très intègre. On a dit que, des deux amants, Hasler dominait, mais il n’est pas à toute épreuve en matière de contrôle de l’émission.

Chef et metteur en scène

À la tête d’un orchestre maintes fois poussé dans ses retranchements (cors, bois, violons dont le vibrato limité met mis en lumière des problèmes d’unité et d’intonation), Jean-François Rivest n’a fait aucune concession. Il en découd avec Mozart dans un discours mordant, quasi violent d’emblée et hyper contrasté.

L’élément le plus étonnant de la soirée est le continuo et, surtout, les récitatifs inventifs en diable de Francis Perron au pianoforte, de vrais bijoux parfois, comme avant la scène de séduction de Fiordiligi par Ferrando.

Dans un décor laissant de la place aux chanteurs pour évoluer et utilisant l’astuce d’une échelle permettant d’occuper également le niveau de la « fosse » d’orchestre (excellent pour l’observation par Guglielmo de la trahison de Fiordiligi), Claude Poissant a donné un Così fan tutte limpide et efficace, sans fioritures inutiles, drôle quand il le fallait (l’intervention de Despina en médecin).

Sur le fond de la lecture (comédie ou drame des consciences) et sur la grande question de l’état des couples après l’épreuve, le punch, que nous ne dévoilerons pas ici, est très bien vu, fait avec tact et tout à fait possible à la lecture du livret, sachant que la « fin heureuse » est une convention théâtrale de l’époque.

Bravo à tous et vive Mozart !

Così fan tutte

Opéra de Mozart. Kirsten LeBlanc (Fiordiligi), Camille Brault (Dorabella), Pierre-Étienne Bergeron (Guglielmo), Emmanuel Hasler (Ferrando), Lila Duffy (Despina), Dominic Veilleux (Don Alfonso), Choeur de l’Atelier d’opéra, Orchestre de l’Université de Montréal, Jean-François Rivest. Mise en scène : Claude Poissant. Scénographie : Carl Pelletier. Costumes : Ellen Ewing. Éclairages : Alexandre Pilon-Guay. Salle Claude-Champagne, jeudi 28 février. Reprises vendredi, samedi et dimanche.