James Blake, «crooner» des temps modernes

James Blake, le «crooner» électro britannique a sobrement mis en scène les belles chansons de son nouvel album «Assume Form».
Photo: Kevin Winter / Getty Images / Agence France-Presse James Blake, le «crooner» électro britannique a sobrement mis en scène les belles chansons de son nouvel album «Assume Form».

Avec sa voix de tête et ses basses caverneuses, ses moments d’intimité et ses dérapages techno, James Blake a offert jeudi une performance ratissant certes large, mais sans véritable prise de risques. Entouré de deux amis d’enfance, à la batterie et aux synthétiseurs, le crooner électro britannique a sobrement mis en scène les belles chansons de son nouvel album Assume Form, comme pour donner toute la place à son falsetto caractéristique, aussi juste en concert que sur disque.

Beau public jeudi soir au Théâtre Olympia, des fans de la première heure autant que de récents convertis à l’oeuvre du musicien qui, ces dernières années, a considérablement gagné en notoriété en Amérique du Nord, collectionnant les collaborations de prestige avec les stars de la scène hip-hop/R B, Beyoncé, Frank Ocean, Anderson. Paak, Travis Scott, on en passe. Le théâtre était bondé, prêt à goûter à ses chansons toutes neuves et d’esprit nettement plus pop que sur ses précédents albums.

Pour scénographie, un jeu d’éclairage passant du rouge au bleu, et c’est justement dans le bleu scintillant qu’il a percé la fumée artificielle pour se diriger à son poste de travail, un assemblage de divers claviers posé côté cour, et lancer le bal. Un bruit de fond sourd, une ligne de basse insistante, son claviériste/machiniste accompagnateur s’emparait d’un violoncelle et tissait les harmonies de la cajoleuse chanson-titre de son nouvel album Assume Form, paru en janvier.

Le public réagit ensuite instantanément aux premières mesures, musclées par les arpèges de synthétiseurs et une rythmique proche de celle du rap, de Life Round Here, tirée d’Overgrown (2013). Ce premier tiers allait rappeler ses précédentes performances chez nous, rappelant les origines dubstep expérimentales du compositeur avant qu’on lui découvre une voix et un penchant pour la chanson. Puissante, son interprétation de Timeless (de The Colour of Everything, 2016), les sirènes qui crient dans la lumière rouge comme pour s’échapper de la puissance des basses qui coulent ensuite jusqu’à la nouvelle Mile High, collaboration avec Travis Scott et le producteur Metro Booming. Cette dernière, mal logée sur ce dernier disque portant davantage sur la chanson romantique, trouve toute son utilité en concert.

Blake prend ensuite quelques moments pour saluer la foule et introduire le reste de son programme consacré aux nouvelles chansons. La foule répond avec enthousiasme en entendant la mélodie de l’élégiaque I’ll Come Too, une des plus tendres de ce nouveau disque… mais interprétée comme sur le disque. Ce sera le principal défaut de ce tour de chant : le trio de musiciens est habile, mais s’efforce de reproduire presque à l’identique les versions studio en s’appuyant trop fort sur les séquences préenregistrées.

Tout de même, cette voix, ce n’est pas de la frime. Blake chante comme un vrai crooner sans toutefois être un interprète flamboyant, ce que la suivante Barefoot in the Park (son duo avec Rosalia) aurait dû l’inciter à devenir. Le musicien continue de nous dorloter avec sa fameuse reprise de Limit to Your Love de Feist et ses basses fréquences telluriques — la graine sentimentale qui, huit ans après avoir été enregistrée, a fait pousser son dernier album. C’était fameux, or Love Me in Whatever Way qui suivait, avec sa rythmique dub minimaliste, est forcément tombée un peu à plat… Are You in Love ? simplement offerte à la voix accompagnée de guitare électrique était du plus bel effet, puis la très belle Can’t Believe the Way We Flow ont conclu ce deuxième tiers à l’eau de rose.

Pour lancer l’énergique dernier tiers de son concert, Blake a offert l’inédite Loathe to Roam, chanson pop déposée sur une pulsion techno sèche et rapide que ses accompagnateurs déploient en un long crescendo — la singularité de son programme, inattendue et paraissant toujours être au stade d’esquisse, inachevée, même s’il la joue depuis plus d’un an. Les suivantes, Where’s the Catch (rythme house enrichi par le couplet du rappeur André 3000), la cadencée Voyeur et Retrograde, ont gardé le même tempo appuyé… et un peu trop binaire en comparaison avec ce que nous venions d’apprécier.

Avant le rappel, il s’est gâté, et nous avec, en ressortant son interprétation, simplement piano-voix, du classique A Case of You de Joni Mitchell. Au rappel, Don’t Miss It et Lullaby for My Insomniac ont mis un terme à l’agréable performance.