Solide comme la musique rock

Les Dales Hawerchuck célébreront l’offensive de leurs deux premiers albums à l’Esco le 7 mars.
Photo: Alex Leclerc Les Dales Hawerchuck célébreront l’offensive de leurs deux premiers albums à l’Esco le 7 mars.

« On ne se le cachera pas, si tu rêves d’être une rockstar, fais pas du rock », recommande très sérieusement Sébastien Séguin. En une phrase à la fois sibylline et limpide, le guitariste des Dales Hawerchuk, marchands de refrains poing-en-l’air depuis 2005, encapsule le pessimisme qu’inspire l’avenir de ce genre musical au nom duquel des garçons (et heureusement de plus en plus de filles) font trembler le sous-sol de leurs parents depuis plus de 60 ans. En 2018, le mot rockstar avait à ce point été sucé de son sang que lorsqu’il se hissait au sommet des palmarès, c’était grâce à l’hirsute et balbutiant rappeur américain Post Malone, et à son tube… Rockstar.

Mais Sébastien Séguin n’est vraiment pas pessimiste, plutôt sage. Et toujours profondément passionné. « Ce que je veux dire, c’est que si tu veux faire du rock au Québec, c’est mieux que t’oublies tes rêves de rockstar et que tu restes ancré dans la réalité, qui est très difficile. Tu vas faire beaucoup de route pour pas beaucoup d’argent, l’hiver va être long, mais en même temps, chaque fois qu’on finit une tournée, on s’arrête un peu, pis c’est pas long que je recommence à inventer des nouveaux riffs, juste parce que c’est quelque chose qui me fait du bien. »

Malgré le hip-hop l’ayant détrôné dans les oreilles de la jeunesse occidentale, malgré l’empire de la nostalgie étendant sans cesse ses tentacules, et malgré des valeurs décadentes à dépoussiérer à l’heure de l’après-#MoiAussi, le rock continue de faire éclore à Montréal, et partout au Québec, des raisons de croire que sa relative marginalisation ne signifie pas sa fin.

Pièce à conviction : l’affiche de la huitième édition de la Ligue Rock, un événement écrémant jusqu’au 16 mars ce que le rock local a de plus vigoureux et inventif. Présenté au Zaricot de Saint-Hyacinthe, au Moulinet de Terrebonne et dans quelques tapageurs repaires de la métropole, le festival défend sur trois week-ends une conception généreuse d’un rock aux bras grands ouverts, davantage état d’esprit que cahier de charges esthétique.

Le surf d’inspiration japonaise de Teke Teke, le trash metal de Voivod, les idées de grandeur des Hôtesses d’Hilaire, le fuzz indolent de Laura Sauvage et les fraternels cris de ralliement des Dales Hawerchuck, qui célébreront l’offensive de leurs deux premiers albums à l’Esco le 7 mars, esquissent un réjouissant portrait de famille, tuant dans l’oeuf tout possible diagnostic catastrophiste.

Objectif avoué de ces assourdissantes festivités : réunir sur une même marquise des artistes qui ne se croiseraient pas autrement. Le punk féministe de NOBRO en première partie de la noire et vénéneuse mais pas spécialement abrasive Kandle ? Pourquoi pas ? Pairage encore plus insolite : l’an dernier, les jeunes chenapans de Fuudge déballaient leurs enivrantes ritournelles psychédéliques pour le public grisonnant de la légendaire Marjo.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Je pense que ce qui est rock est présentement caché dans l’underground», fait valoir Laurence Gauthier-Brown, chanteuse et bassiste de Victime.

Caché dans l’underground

« Je pense que ce qui est rock est présentement caché dans l’underground », fait valoir Laurence Gauthier-Brown, chanteuse et bassiste de Victime. En plus d’ouvrir pour les inachevables Marmottes Aplaties le 15 mars à Saint-Hyacinthe, le trio de Québec lance le 8 mars Mi-tronc, mi-jambe, un nouvel EP à la croisée de l’angularité du post-punk, du dance-punk new-yorkais et de l’impétuosité du mouvement Riot grrrl, qui déverrouillait la parole féminine au tournant des années 1990. « C’est les filles de Bikini Kill [tête de proue du mouvement] qui m’ont donné la légitimité pour faire de la musique pis de crier, se rappelle Laurence Gauthier-Brown. Leur vision, c’était : faut que tout le monde fasse de la musique, peu importe que tu sois fille, garçon, jeune, vieux. Faire tes affaires comme tu le penses sans te soucier de ce qui pourrait t’en empêcher, pis continuer de les faire même si personne t’écoute, au fond, c’est ça le rock. »

Je pense que c’est bon pour la tête d’écouter quelque chose de très fort. Ça fait du bien. Ça permet de se vider, de s’étourdir d’une autre façon qu’en étant tout le temps pressé.

Pour Yanick Capuano, coordonnateur des événements du Théâtre du Vieux-Terrebonne (qui chapeaute la programmation du Moulinet), l’engouement tardif pour le hip-hop des diffuseurs de la province jetterait de l’ombre sur un écosystème rock néanmoins en santé. « T’as l’ADISQ qui s’en veut d’avoir mis le hip-hop de côté pendant toutes ces années, mais on est justement en train de faire la même erreur et de mettre le rock de côté [le Félix de l’album rock était remis en 2018 lors du premier gala]. Mais il y a des bands à en plus finir ! C’est juste pas trendy présentement, et c’est ma job de diffuseur de montrer que ce n’est pas mort, pendant que tout le monde est pogné sur Koriass ! »

« Que le rock soit en dormance du sommet des palmarès, pour moi, ça ne change rien parce que de toute façon, je préfère les propositions plus alternatives, comme Prieur Landry ou Oktoplut, que ce qui est grand public », confie Jean-Simon Fabien, vadrouilleur avisé des scènes souterraines ayant signé plusieurs textes pour différentes publications en ligne au cours des dix dernières années. « Sauf que lorsque j’y réfléchis, je me dis que pendant que le rock est en dormance, pendant que la lumière est sur Post Malone ou les Soundcloud Rappers, peut-être que le rock reprend des forces et se reforme. »

Le rock, c’est la santé ?

« Le rock devrait aussi regarder ce qui se fait du côté du métal et arrêter de toujours mettre des gants blancs », poursuit celui selon qui il n’est pas interdit de penser que le fleurissement actuel des scènes stoner et doom, à Montréal et à Québec, draine un public qui ne se reconnaît plus dans les offrandes d’un rock mainstream mièvre et/ou javellisé. « Quand j’ai vu Ghost [mystérieuse formation métal suédoise] à la Place Bell en décembre, j’avais le même feeling que lorsque j’ai vu Pearl Jam, mais personne oserait dire que Ghost, c’est du rock. Faudrait peut-être décoincer notre définition de ce qui est rock. »

Comment, de toute façon, le rock peut-il mourir, alors que rien ne saurait remplacer son salvateur effet sur le corps ? « Il n’y a rien d’autre qui peut me faire sentir cette puissance, cette charge-là, conclut Laurence Gauthier-Brown de Victime. Je pense aussi que c’est bon pour la tête d’écouter quelque chose de très fort. Ça fait du bien. Ça permet de se vider, de s’étourdir d’une autre façon qu’en étant tout le temps pressé. »