Le géant Mingus se manifeste à nouveau

Charles Mingus en prestation à New York, en juillet 1976
Photo: Tom Marcello Webster CC Charles Mingus en prestation à New York, en juillet 1976

L’année écoulée et la présente auront été celles des grandes découvertes. Si énormes qu’elles doivent être comparées à celles de Christophe Colomb et de Vasco de Gama, et à elles seules. Oui et oui. On exagère ? Jamais ! Toujours est-il qu’après la publication au cours des derniers mois des inédits de Bill Evans, John Coltrane et Thelonious Monk, on nous propose ceux de Charles Mingus, le Falstaff du jazz. Le titre ? Mingus – Jazz in Detroit. Un coffret de cinq disques parus sur étiquette Strata East.

Pour dire les choses telles qu’elles furent et demeurent, avec Duke Ellington et Monk, Mingus aura été le fort en thème, là où les autres étaient et restent des forts en version. Là où ces derniers inclinaient vers l’improvisation, Maître Charles composait, composait. Il était obsédé par l’écriture. Connaissant son parcours, on pourrait même dire qu’il était habité par l’idée même de l’écriture. Cela fut le fruit, si l’on peut dire, d’une énorme frustration : lui, le fou de Stravinsky, avait été écarté du philharmonique de Los Angeles. La cause ? La couleur de peau. Évidemment.

De cet affront, Mingus retirera une certitude qui était également une ambition : il allait composer des canons qui supporteraient la comparaison avec n’importe qui. Il y est parvenu. Même que l’on peut avancer que lui, l’auteur d’une autobiographie intitulée Moins qu’un chien, a été l’un des plus grands compositeurs du XXe siècle, toutes catégories confondues.

Le Jazz in Detroit qu’on présente aujourd’hui n’est que ça : des compositions signées Mingus, à une exception, le C Jam Blues de son idole Ellington. Le tout a été enregistré lors des années sombres de l’histoire du jazz, soit celles qui vont, grosso modo, du milieu des années 1960 à celui de la décennie suivante. Plus exactement, ce jazz à Detroit a été enregistré le 13 février 1973 par la station de radio locale WDET FM. Le lieu ? Le Strata Concert Gallery.

À l’époque, le signataire de Remember Rockefeller at Attica était plongé dans la reconstruction de sa formation. Le saxophoniste Booker Ervin venait de décéder, le pianiste Jaki Byard s’était tourné vers l’enseignement, l’autre pianiste, Horace Parlan, s’était exilé en Europe, le batteur Dannie Richmond encaissait les espèces sonnantes en accompagnant Joe Cocker, Elton John et consorts. Bref, ce 13 février, John Stubblefield était au ténor, l’inconnu Joe Gardner à la trompette, Roy Brooks à la batterie. S’ajoutait à ces derniers le pianiste le plus sous-estimé qui soit : Don Pullen, celui qui a fait l’alchimie du gospel avec l’avant-garde, celui qui fait passer Keith Jarrett, Fred Hersch et autres avocats du jazz bien lisse pour d’aimables scouts.

À ce que l’on sache, ces cinq disques, dont une entrevue avec Roy Brooks, s’avèrent le seul enregistrement de ce quintet. Le programme ? Il est fait de quelques-unes des pièces les plus célèbres de Mingus. On pense notamment à Pithecanthropus Erectus, Peggy’s Blue Skylight, Celia, ainsi qu’à un morceau jamais mis sur ruban par Mingus et qui est un hommage à Dizzy Gillespie : Dizzy Profile.

Le résultat est à la hauteur de notre homme : é-n-o-r-m-e. C’est un jazz plein de fougue, de passion, avec ici et là un soupçon de révolte. En d’autres mots, rien n’est plus ardent que le jazz de Maître Mingus.

En spectacle cette semaine

Gros programme au Dièse onze Live Jazz Bar samedi soir. À compter de 18 h, la suave Susie Arioli déroulera les grandes heures du « jazz-swing-blues » accompagnée d’un pianiste, d’un contrebassiste et d’un guitariste. Après quoi, à 22 h, l’excellent ténor Joel Miller occupera la scène à la tête d’un quartet qui comprend notamment André White au piano. Entrée 8 $. ☎ 514 223-3543.