Le rêve éveillé de Charles Richard-Hamelin

En entrevue au «Devoir» avant les concerts, Charles Richard-Hamelin présentait ce projet d’enregistrement comme le rêve de sa vie.
Photo: Elizabeth Delage En entrevue au «Devoir» avant les concerts, Charles Richard-Hamelin présentait ce projet d’enregistrement comme le rêve de sa vie.

C’est vendredi que paraît le disque des concertos pour piano de Frédéric Chopin enregistré par Charles Richard-Hamelin en concert avec l’OSM et Kent Nagano en octobre 2018.

Le CD est le résultat du montage de trois concerts, ce qui assure un produit fini de qualité permettant d’éradiquer d’éventuels incidents et bruits parasites. Il est un fait que l’on entend peu le public. Même si quelques bruits étranges subsistent de temps en temps (ex. 1er mouvement du 1er Concerto à 10 min 53 s), ce sont de petits geignements peu signifiants qui semblent émaner du chef en train de diriger. Il est donc possible de goûter pleinement la poésie du jeu du pianiste québécois.

Chose qui paraîtra étrange à certains, le 2e Concerto précède le 1er dans l’ordre du disque. En fait, c’est un ordre juste sur le plan chronologique, car Chopin composa le Second Concerto en 1829, quelques mois avant le Premier. L’oeuvre ayant été éditée plus tard porte le numéro 2.

Cet ordonnancement sert aussi le pianiste, qui marque un grand coup dans ce 2e Concerto qu’il a beaucoup joué après le Concours Chopin et qu’il connaît dans les moindres recoins, face à un 1er Concerto qu’il a spécifiquement travaillé en vue de cet enregistrement. Malgré une appropriation récente, le 1er Concerto s’inscrit parfaitement dans le moule esthétique de Charles Richard-Hamelin, une approche marquée par une élégance raffinée et un vrai tact.

Il est difficile de trouver une image éloquente, mais en disant que Charles Richard-Hamelin ne « joue jamais au pianiste », il est possible de définir l’univers de cet enregistrement. Charles Richard-Hamelin et Kent Nagano sont donc très opposés à Lang Lang et Zubin Mehta, qui jouent avec la musique de Chopin dans une démarche ludique et assez proches, mais en plus articulés, d’Arthur Rubinstein, très fidèle à Chopin.

Par rapport à Rubinstein, la finesse de l’enregistrement ajoute de nombreux détails, même si la caractérisation instrumentale ne peut aller aussi loin qu’avec le génial travail de Krystian Zimerman. Ce dernier avait constitué spécialement un orchestre pour son projet de concertos (DG) et avait travaillé les rythmes et couleurs des musiques traditionnelles polonaises.

En entrevue au Devoir avant les concerts, Charles Richard-Hamelin présentait ce projet comme le rêve de sa vie. L’objet qui paraît aujourd’hui et que nous attendons de recevoir (ce texte a été réalisé à partir de fichiers sonores) est à la hauteur de ce rêve. On peut s’en convaincre de visu puisque le troisième des concerts, filmé par Medici.tv, est encore accessible en ligne gratuitement. La réussite est aussi le fait du chef et de l’orchestre, qui ont pris le projet très au sérieux (ce qui n’est pas toujours le cas dans les concertos de Chopin) ; du preneur de son Carl Talbot, qui a totalement estompé les déséquilibres polyphoniques entendus en concert, et du technicien de piano qui a effectué un réglage somptueux, pour ne pas dire parfait, du très remarquable Steinway.

Astres alignés, donc, et un miraculeux larghetto de 2e Concerto, là, pour l’éternité, afin d’en témoigner. Au-delà de Chopin, ce disque annonce déjà, à qui sait écouter les phrasés, les nuances, les transitions et l’intégrité musicale, que Charles Richard-Hamelin sera, pour qui lui en donnera la chance, un grand interprète des deux concertos de Brahms et de celui de Schumann. Lorsque nous disons « grand », cela signifie de la hauteur de vue et de la noblesse d’un Nelson Freire, à des encablures au-dessus de pianistes qui enregistrent et jouent ces oeuvres sur les plus grandes scènes internationales.