Claude Poissant et la fausse légèreté de Mozart

Claude Poissant insiste beaucoup sur l’interaction avec ce qu’on aurait envie d’appeler son matériau.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Claude Poissant insiste beaucoup sur l’interaction avec ce qu’on aurait envie d’appeler son matériau.

Pour sa première mise en scène d’un grand opéra du répertoire, Claude Poissant se mesurera à Così fan tutte de Mozart, qui prend l’affiche à l’Université de Montréal à partir de jeudi pour quatre soirées. « Au théâtre, je suis la locomotive, celui que l’on suit aveuglément. À l’opéra, j’ai un rôle différent puisqu’il y a un chef d’orchestre », constate Claude Poissant, plongé dans le travail de répétition pour Così fan tutte à l’Université de Montréal (UdeM).

Le metteur en scène, qui avoue honnêtement ne pas lire la musique, mais compenser cette lacune grâce à un entourage dévoué, n’en est pas réellement à son tout premier contact avec des chanteurs : « J’ai collaboré avec Pauline Vaillancourt chez Chants libres il y a une douzaine d’années pour la création d’un opéra sur un texte de Wajdi Mouawad. » Mais là, c’est tout autre chose : un opéra majeur du répertoire.

Le temps venu

Après l’expérience avec Chants libres, Claude Poissant a eu des demandes, mais l’expérience n’eut pas de lendemains : « L’atelier lyrique de l’Opéra de Montréal et Chantal Lambert m’ont sollicité plusieurs fois, mais j’ai dû décliner faute de temps. » Parmi les projets ainsi avortés, Claude Poissant avoue un regret particulier pour La voix humaine de Poulenc. « Mais là, j’ai pu insérer Così fan tutte dans mon horaire et j’ai plongé : le temps était venu de faire un opéra. »

Parmi les motifs d’acceptation, il y avait aussi le cadre estudiantin : « Cela permet de bénéficier de davantage de temps pour travailler avec les chanteurs et d’installer un climat afin que les objectifs soient atteints. » Quels objectifs ? « Faire passer cette tromperie avec finesse et délicatesse et se poser les bonnes questions sur ce que l’on chante. »

La tromperie est le cœur d’une trame imaginée par Lorenzo da Ponte et mise en musique par Mozart. Don Alfonso, un philosophe qui ironise sur la fidélité des femmes, veut prouver à Ferrando et à Guglielmo, deux jeunes militaires, que leurs fiancées, Dorabella et Fiordiligi, sont capables d’aller courir le guilledou avec le premier venu en vingt-quatre heures.

Répondant à un faux ordre de mobilisation, Ferrando et Guglielmo partent à la guerre pour revenir déguisés en Albanais, prétendument amis d’Alfonso, chacun ayant pour mission de séduire la fiancée de l’autre. Despina, la femme de chambre, de mèche avec Alfonso, tentera de lever les ultimes réticences de ses maîtresses en leur conseillant de profiter de l’absence de leurs amoureux.

Le piège se refermant avec efficacité, la farce cruelle d’Alfonso ira jusqu’à une fausse cérémonie de mariage avant le retour inopiné des hommes sous leur vraie identité, mais dans un champ de ruines émotionnel.

Mozart et Marivaux

Claude Poissant a raison de décoder Così fan tutte sous l’angle de la cruauté. « Il y a un discours riche dans Così fan tutte, en apparence très léger mais qui possède beaucoup de profondeur. J’ai monté beaucoup de Marivaux. Ce ne sont pas des œuvres tragiques. Cependant, en apparence, il y a une légèreté consciente, une naïveté voulue, alors que ce sont des histoires cruelles où des personnages éprouvent le plaisir du danger et se prennent à leur propre piège. »

Claude Poissant a-t-il voulu étudier le regard d’autres metteurs en scène, tels Patrice Chéreau ou Michael Haneke, sur cette œuvre ? « C’est formidable de voir d’autres metteurs en scène proposer et réussir des choses. J’ai notamment regardé le travail d’Ursel et de Karl-Ernst Herrmann filmé à Salzbourg en 2006. Ensuite, j’accepte d’y aller à ma manière, de retourner à mon contexte avec une lecture simple et assez classique pour ne pas donner aux chanteurs autre chose à jouer que ce qu’ils reçoivent au départ et de pousser en profondeur les sujets qu’ils connaissent. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Claude Poissant insiste beaucoup sur l’interaction avec ce qu’on aurait envie d’appeler son matériau. « Je travaille de la même manière qu’en théâtre, mais avec des contraintes différentes, à partir des acquis de mon passé, sans essayer d’inventer, et en suivant les chanteurs dans leur démarche. » Il insiste beaucoup sur la « complicité qui se crée ».

Cette complicité permet de « pousser en profondeur », selon ses termes, « par exemple la désillusion de Don Alfonso ». La désillusion vue par les jeunes. « C’est un univers que ces jeunes côtoient. Ce qui m’intéresse, c’est comment eux comprennent cela et vont aller en profondeur dans ces personnages. C’est ce que j’ai travaillé. »

Lorsqu’on entend le metteur en scène parler de « délicatesse de l’interprétation » et de « volonté de travailler dans un espace précis », on sent que l’heure ne sera pas à la distraction et aux fioritures rococo. Pas question de situer l’action à l’époque de Mozart : « Nous avons la contrainte d’un petit espace avec 16 pieds de profondeur. Pour accueillir un espace complexe, si on veut être dans l’époque et que l’on veut être précis, cela prend des budgets. »

Le cadre sera donc « contemporain influencé par le classique ». Les costumes pourront être « datés de 1980 à 2019 » : « Je ne voulais pas quelque chose de trop déterminé dans le temps, car je craignais de devoir fouiller un sujet précis qui ne m’intéressait pas. De plus, en partant d’une ère plus contemporaine, on peut faire en sorte que les artistes soient touchés plus vivement par le sujet et qu’ils le rendent avec plus d’incarnation. »

L’attrait de l’étranger 

Ce que Claude Poissant a également trouvé dans Così fan tutte, c’est « une ode à l’attrait de l’étranger » : « L’attirance que l’on a envers l’étranger, mais aussi la peur que l’on a de l’autre. En fait, c’est un dilemme de notre nature humaine, qui fait que l’inconnu nous effraie et nous attire, mais que l’inconnu est souvent plus connu qu’on le pense. Il est intéressant de voir cette pensée-là évoluer dans l’espace scénique. J’ai vu des mises en scène de Così fan tutte dans lesquelles les sœurs ne sont pas dupes des déguisements. Je n’ai pas du tout voulu aller dans cette direction-là, car il y a une naïveté nécessaire en amour que je ne voulais pas laisser de côté. »

Pour ces représentations, Claude Poissant avoue n’avoir pas été dérangé par le rythme de Mozart, tempo imposé — et donc cadre d’action théâtrale imposé — qui perturbe souvent les metteurs en scène de théâtre lors de leurs premiers contacts avec l’opéra.

Restera à voir comment seront gérés par Jean-François Rivest et Claude Poissant les silences, que Michael Haneke a osé démultiplier. Car, comme on le sait depuis Sacha Guitry : le silence qui suit Mozart, c’est encore du Mozart ! « Ô privilège du génie », ajoutait Guitry !

Concerts de la semaine

Barbe-Bleue. Yannick Nézet-Séguin abordera le chef-d’œuvre de Béla Bartók, l’opéra Le château de Barbe-Bleue présenté en version de concert lors d’une unique soirée, le 1er mars à la Maison symphonique de Montréal. Michèle Losier et John Relyea seront Judith et Barbe-Bleue. En complément de programme, l’Adagio pour cordes de Barber et le Concerto pour violon no 1 de Bartók, interprété par Kerson Leong. Vendredi 1er mars à 19 h 30, Maison symphonique de Montréal.

La création. La Chapelle de Québec sera dirigée par Jonathan Cohen pour la première Création de Haydn des Violons du Roy, qui ont choisi en solistes Anna Lucia Richter, Allan Clayton et Thomas E. Bauer. Âgée de 29 ans, Anna Lucia Richter est une vedette montante de la scène internationale, au point d’avoir chanté les Knaben Wunderhorn de Mahler avec Christian Gerhaher au Festival de Lucerne sous la direction de Bernard Haitink ! Mercredi 27 et jeudi 28 février à 20 h, Palais Montcalm de Québec. Dimanche 3 mars à 19 h 30 à la Maison symphonique de Montréal.

Così fan tutte

Opéra de Wolfgang Amadeus Mozart par l’Atelier d’opéra et l’Orchestre de l’Université de Montréal. Direction musicale : Jean-François Rivest. Mise en scène : Claude Poissant. Scénographie : Carl Pelletier. Costumes : Elen Ewing. Maquillages et coiffures : Pierre Lafontaine. Éclairages : Alexandre Pilon-Guay. Jeudi 28 février, vendredi 1er et samedi 2 mars à 19 h 30. Dimanche 3 mars à 15 h à la salle Claude-Champagne.