Un nouveau Félix autochtone

«Ce Félix, j’en ai entendu parler il y a dix ans, dans la communauté», se remémore le musicien innu Florent Vollant. «On se demandait pourquoi il n’y en avait pas à l’ADISQ alors qu’il y en avait partout.»
Photo: Radio-Canada «Ce Félix, j’en ai entendu parler il y a dix ans, dans la communauté», se remémore le musicien innu Florent Vollant. «On se demandait pourquoi il n’y en avait pas à l’ADISQ alors qu’il y en avait partout.»

Un nouveau Félix s’ajoute à la soixantaine que remet chaque année le gala de l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ). Il récompensera l’artiste autochtone de l’année, membre des Premières Nations ou de la nation inuite du Québec, ayant « le plus rayonné sur la scène musicale ».

L’objectif ? Offrir « une vitrine supplémentaire, qui s’ajoute à ce que certains organismes autochtones ont déjà mis en avant », tel le Gala de musique autochtone Teweikan de la Société de communication Atikamekw–Montagnais (SOCAM), explique Julie Gariépy, directrice du Gala de l’ADISQ. « Ce n’était pas la première fois que l’idée nous était soumise, relate-t-elle, mais c’est la première fois qu’on a accès à ces réseaux, ces nouveaux festivals qui maintenant font la promotion des artistes autochtones, et qui donnent accès à suffisamment d’artistes pour que ça vaille la peine d’instaurer cette fenêtre. »

Exceptionnellement, pour cette seule catégorie des Félix, les artistes pourront eux-mêmes poser leurs disques en candidature, sans passer par leur boîte de disques ni être membres de l’ADISQ. Rappelons que l’ADISQ est l’objet, année après année, de critiques sur les coûts affiliés à la participation à son gala, élevés si on les compare à ceux des Juno, par exemple. « On a développé le Félix Artiste autochtone en consultation avec la SOCAM, Musique nomade, l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), Instinct Musique et le Studio Makusham, en tenant compte au maximum de leur réalité industrielle et d’organisation. »

Retombées humaines

« Ça fait longtemps qu’on attendait une reconnaissance un peu plus spécifique quant au talent autochtone et à sa musique propre », se réjouit le chef de l’APNQL Ghislain Picard. La remise du prix sera télédiffusée, bien que l’ADISQ ne sache pas encore si ce sera dans le cadre du premier gala (Télé-Québec) ou du deuxième (Radio-Canada).

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Ghislain Picard

« Ce rayonnement-là est tellement nécessaire », commente M. Picard. « Pour nous, il ne faut pas uniquement voir les retombées commerciales, mais aussi humaines, sur les individus et les communautés, qui vivent des réalités souvent bien en deçà des moyennes canadiennes. Cette reconnaissance, c’est un tremplin, pour faire rayonner cette musique encore bien plus, pour relever l’espoir chez les jeunes qui ont envie de suivre les pas de Samian ou de Florent Vollant mais qui sont peut-être moins portés à courir fort après leurs rêves. Ça bâtit l’estime de soi. »

N’y a-t-il pas retour en arrière alors que plusieurs ont déjà dénoncé ce genre de catégorisation ? « Comme la demande est venue des communautés autochtones, on ne s’est pas posé cette question-là, admet Julie Gariépy. Mais on va y porter attention. On a le même phénomène ici qu’avec les catégories Album anglophone, Musique du monde, Autres langues. » Ghislain Picard, de son côté, ne craint « pas du tout » ce que certains peuvent nommer « ghettoïsation ». « Ce Félix revient mettre les pendules à l’heure. Il y a une qualité chez nous en musique qui n’était pas reconnue pour ce qu’elle est. Il faut renforcer la reconnaissance. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Florent Vollant

Pour Florent Vollant, gagnant avec le groupe Kashtin de quatre Félix, rien n’oblige à se limiter à cette catégorie : « Je peux être aussi dans Autres langues, ou Meilleur album. Le geste fait partie d’une inclusion. On nous fait une place ; on va la prendre ; on va chercher à être meilleurs », indique celui qui a lancé le disque Mishta Meshkenu l’automne dernier.

« Ce Félix, j’en ai entendu parler il y a dix ans, dans la communauté », se remémore le musicien innu. « On se demandait pourquoi il n’y en avait pas à l’ADISQ alors qu’il y en avait partout, aux Juno [depuis 1994], East Coast Music Awards, American Music Awards, nomme-les… It’s about time. Il y a de plus en plus d’artistes autochtones, de gens talentueux, qui méritent cette vitrine-là. Pour nous, c’est un beau challenge de prendre notre place dans cette industrie. Ça nous donne une chance d’être entendus. » Particulièrement si cette chance est suivie un numéro autochtone télédiffusé au prochain gala, une possibilité qui vaut de l’or. Pas que pour les artistes et les communautés, précise M. Vollant, « mais aussi pour le public. Le public mérite de nous connaître ».