Pour que notre histoire s’écrive au pluriel

Issu des premières cohortes de rappeurs de la capitale, Webster a cependant atteint une certaine notoriété au courant de la dernière année pour ses positions quant au débat engendré par SLAV.
Photo: Philippe Ruel Issu des premières cohortes de rappeurs de la capitale, Webster a cependant atteint une certaine notoriété au courant de la dernière année pour ses positions quant au débat engendré par SLAV.

C’est le lot de plusieurs pionniers : écrire son histoire dans la marginalité, assister à l’émergence des plus jeunes récoltant le fruit d’années, voire de décennies de défrichage. Issu des premières cohortes de rappeurs de la capitale, Webster a cependant atteint une certaine notoriété au courant de la dernière année pour ses positions quant au débat engendré par SLĀV : « Y’a des gens qui ont pensé que je me faisais de la pub avec ça, échappe-t-il. Plusieurs m’ont découvert à ce moment, mais c’est une manière horrible de se faire connaître… Pour moi, il était important de prendre position par rapport à ça, mais je n’ai en aucun cas envie d’être le porte-parole [du débat contre] l’appropriation culturelle. »

Initialement consulté par Ex Machina durant la production du spectacle, il s’attendait à devoir en répondre : « Mais parce que SLĀV abordait l’esclavage, un des sujets sur lesquels je travaille, je me disais que j’allais de toute façon être sollicité. » Le sujet historique et ses répercussions dans notre débat de société — la sous-représentation des minorités, l’appropriation culturelle — sont en filigrane du livre qu’il publie aujourd’hui, un curieux amalgame de biographie, d’autocritique de sa propre oeuvre et de guide d’écriture rap, en même temps que ce disque de spoken word jazz enregistré avec le groupe 5 for Trio de Québec.

Or, à bien y voir, toute la démarche de Webster est encapsulée non pas dans son nouvel album ni dans son nouveau livre, À l’ombre des feuilles. Manuel d’écriture hip-hop, ni même dans celui qu’il lancera en avril, un livre jeunesse illustré par ValMO (Valérie Morency) sur l’histoire du premier esclave au Québec, Olivier Lejeune. Sa démarche prendra plutôt forme dans l’exposition qu’il monte pour le Musée national des beaux-arts du Québec, intitulée Fugitifs !, et qui sera dévoilée aussi en avril.

« Elle s’inscrit toujours dans cette nécessité de vouloir raconter l’histoire de la présence noire au Québec, explique-t-il. L’exposition est conçue à partir des annonces d’esclaves en fuite publiées dans la Gazette du Québec ; à l’époque, dans la deuxième partie du XVIIIe siècle, ces esclaves étaient annoncés dans les journaux et on offrait des récompenses, huit dollars, disons, pour aider à les retrouver. »

Certains ont comparé la société québécoise d’alors avec celle de nos voisins du Sud pour oblitérer notre passé esclavagiste. Webster s’est donné la mission de nous la présenter, dans ses raps autant que dans les ateliers d’écriture et les conférences qu’il donne aujourd’hui. « Ce qui est particulier, et c’est le coeur de l’exposition, c’est que les fuyards sont décrits dans les annonces. Leur physionomie, leur habillement, ça aidait à les retrouver. J’ai donc engagé des illustratrices et illustrateurs pour dessiner ces esclaves à partir des descriptions. »

L’auteur, musicien et conférencier reconnaît qu’il est aujourd’hui très loin du jeune aspirant « MC » décrit en page 14 du livre À l’ombre des feuilles : on y apprend que le membre du collectif Limoilou Starz s’était un jour pointé sur scène lors d’un concert sur la Rive-Sud, territoire du clan adverse 83, avec une machette dans ses pantalons, au cas où il y aurait du grabuge… « J’évolue aujourd’hui dans un autre univers. J’ai réalisé, à travers mon intérêt pour l’histoire, à travers les ateliers d’écriture et les conférences, que je peux exprimer différentes facettes de ce que je suis et sortir du moule hip-hop. »

En sortir lui permettrait, d’une certaine manière, de mieux rejoindre les gens. « Moi, je veux que [mon livre] s’adresse à tout le monde, espère-t-il. Je veux d’abord que ceux qui ne connaissent pas le rap puissent comprendre le processus littéraire derrière l’écriture rap, mais je veux que les vétérans de la scène le lisent et se reconnaissent aussi. Et que ceux qui me suivent puissent avoir une fenêtre plus grande sur mon état d’esprit lorsque j’ai écrit tel ou tel album. Je veux aussi que les jeunes qui écrivent puissent avoir accès à ces connaissances qu’on a développées d’instinct, sans toujours savoir trop ce qu’on faisait. Je veux enfin que les professeurs aussi puissent utiliser ça en classe pour stimuler les jeunes à écrire en français, mais avec une approche hip-hop. »

L’approche est semblable avec l’album : « J’étais conscient que je voulais sortir de l’univers hip-hop, ou plutôt que je voulais amener le hip-hop vers d’autres oreilles […] Travailler avec un trio jazz me permet de mettre en avant encore mieux le texte, donc de le rendre plus accessible, j’ai l’impression — accessible en tout cas pour d’autres auditeurs, puisque d’un point de vue strictement musical, je ne suis pas certain que ce soit très accessible [aux amateurs de rap]. Ça sort de l’univers hip-hop. »

Qu’il y parvienne ou pas, son message mérite d’être entendu du plus grand nombre. « Je crois que [l’affaire SLĀV] n’a encore rien réglé, mais c’est à l’image de nos débats : on est beaucoup dans le statu quo. […] J’espère quand même que ça servira à quelque chose. Certains ont pris conscience des dynamiques [raciales] dans notre monde “médiatico-culturel”, pendant que d’autres se sont braqués. Je le répète : certains ont cru qu’on s’en prenait à l’identité québécoise, mais ce n’était pas du tout le cas. »

« C’est curieux, je lisais Pierre Vallières, Les nègres blancs d’Amérique ; ce que j’ai trouvé intéressant — et qui m’a étonné parce que je n’étais pas familiarisé avec son oeuvre —, c’est que dans deux préfaces, celles de 1979 et de 1994, il écrit que l’indépendance du Québec, la révolution du Québec, ne peut se faire que de manière plurielle. Pluriethnique, plurilinguistique, pluriconfessionnelle. Je réalisais : le dude a écrit ça en 1979 ! Il nous mettait en garde contre le piège de vouloir l’indépendance monoethnique… »

Webster 5 for Trio / À l’ombre des feuilles. Manuel d’écriture hip-hop

Coyote Records / Webster, Québec Amérique, Montréal, 2019, 208 pages