Martha Argerich et la musique du partage

À 77 ans, l’Argentine Martha Argerich garde le même charisme, la même fougue et cette capacité de nous surprendre à chaque recoin de phrase.
Photo: Daniel Bockwoldt Agence France-Presse À 77 ans, l’Argentine Martha Argerich garde le même charisme, la même fougue et cette capacité de nous surprendre à chaque recoin de phrase.

Le temps ne semble pas avoir de prise sur Martha Argerich. À 77 ans, la pianiste argentine garde le même charisme, la même fougue et cette capacité de nous surprendre à chaque recoin de phrase. Cette manière épicurienne de voir la musique, Argerich la vit dans le partage. Un précieux coffret vient nous le rappeler.

Entre 2002 et 2016, Martha Argerich réunissait chaque été à Lugano, au bord d’un lac à flanc de montagnes dans la Suisse italienne, des amis musiciens. Martha Argerich and Friends était le concept de ces rencontres musicales, pas au sens « Pavarotti and Friends », ces rassemblements dans les parcs où le ténor à serpillière blanche côtoyait le showbiz pour multiplier son auditoire et ses ventes de disques. « And Friends », à Lugano, cela rimait avec partage artistique et grande musique.

Comble du bonheur, dès les débuts, EMI, devenue Warner Classics, tendait ses micros et publiait sur disques les meilleurs moments de ce que nous qualifions en 2017 d' « émulations artistiques mâtinées d’un grain de folie ».

Que représente et regroupe exactement le coffret Martha Argerich – The Lugano Recordings 2002-2016 que Warner publie aujourd’hui ? La question est capitale car, comme les disques d’Argerich se vendent bien, les éditions se multiplient et les amateurs risquent de nombreux doublons. Ce sont, hélas, les plus grands « fans », ceux qui suivent l’artiste à la trace, qui sont le plus pénalisés lorsqu’arrive un coffret synthétique aussi parfait.

Pourquoi parfait ? Parce que le Festival de Lugano s’étant arrêté en 2016 après la défection de son commanditaire principal, ce chapitre est clos et circonscrit ce qui rend possible un « coffret-bilan ». Ensuite parce qu’il rassemble, extraites de tous les coffrets parus annuellement, l’ensemble des propositions artistiques impliquant Martha Argerich. En effet, les coffrets annuels contenaient plusieurs œuvres dans lesquelles Argerich n’intervenait pas. Celui du millésime 2010, par exemple, particulièrement intéressant, renfermait trois quintettes avec piano, de Korngold, Granados et Schnittke, avec, respectivement, Alexander Mogilevsky, Gabriela Montero et Lilya Zilberstein. Ces œuvres-là ne se retrouvent pas dans la boîte de 22 CD qui paraît aujourd’hui.

En d’autres termes, si vous avez les coffrets annuels, vous ne trouverez ici rien de neuf, juste la synthèse parfaite de 15 ans de grande musique par une artiste de génie dans le cadre musical qu’elle avait rêvé. Et surtout, ne vous départez pas de vos coffrets annuels, car vous risqueriez de perdre quelques trésors, à l’image du Concerto pour violoncelle et orchestre à vents de Friedrich Gulda par Gautier Capuçon en 2006 !

Le nouveau coffret ne fait aucunement double emploi avec le coffret de 20 CD Martha Argerich – The Warner Classics Recordings. Ce dernier, paru en 2016 pour les 75 ans de l’artiste, rassemble tous les enregistrements « officiels ». L’association des deux boîtiers donne un tableau complet du legs EMI-Warner d’Argerich.

Par contre, les discophiles marris sont ceux qui ont acheté en 2011 les boîtes parues pour le 70e anniversaire d’Argerich. EMI, étiquette qui n’avait pas encore été absorbée par Warner, avait alors publié trois coffrets Chamber Music, Solo et duos et Concertos qui puisaient conjointement dans les enregistrements officiels et dans le fonds Lugano. Ces trois coffrets sont désormais à la fois incomplets et redondants.

Les merveilles du partage

Martha Argerich – The Lugano Recordings 2002-2016 a été parfaitement conçu. Comme le cheminement chronologique à travers l’histoire du festival n’aurait plus eu aucun sens ici, les disques ont été réorganisés chronologiquement. Nous débutons avec Mozart pour finir sur Weinberg, Lutoslawski ou Piazzolla.

Martha Argerich s’adonne à cinq disciplines : le solo, le concerto et, entre eux deux, le duo de piano, la sonate et la musique de chambre plus élargie.

Il n’y a que deux œuvres en solo, des compositions qui ont marqué la carrière de la pianiste : Scènes d’enfants de Schumann et Gaspard de la nuit de Ravel. Ce dernier, que nous qualifiions de « fantomatique et furtif » 42 ans après son premier chez DG, avait marqué la dernière édition (2016) du festival. Les concertos sont les habituels du répertoire de la pianiste (20e et 25e de Mozart, 1er de Beethoven, 1er de Chopin, Concerto en sol de Ravel (deux fois), Nuits dans les jardins d’Espagne de Manuel de Falla, 1er de Chostakovitch). Les deux ajouts originaux sont Triple concerto de Beethoven avec Renaud Capuçon et Misha Maisky et Fantaisie chorale de Beethoven dirigée par Diego Fasolis, hélas, handicapée par certaines chanteuses.

C’est avec le partage musical en petit comité, véritablement amical, que nous trouvons le nectar et le caractère unique du coffret. À quatre mains ou à deux pianos, à la Sonate K. 381 de Mozart avec le tandem Argerich-Pires s’enchaîne la Sonate K. 448 avec Argerich-Babayan. On attendra longtemps pour revoir pareille affiche !

L’œuvre pour deux pianos de Rachmaninov est revisitée avec Nelson Gœrner pour les Danses symphoniques et avec Lilya Zilberstein et Gabriela Montero pour les Suites et Morceaux op. 11. Mais partout on découvre des choses inattendues, comme des arrangements pour deux pianos d’extraits du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn ou de la Symphonie classique de Prokofiev (cette dernière avec Yefim Bronfman) ou même des Réminiscences de Don Giovanni de Mozart par Liszt. Bonheur aussi de retrouver le tandem Argerich-Kovacevich en concert dans la Sonate pour deux pianos et percussions de Bartók ou En blanc et noir de Debussy.

La même ivresse de la découverte vaut en musique de chambre instrumentale sur des terrains jamais abordés en studio par la pianiste : 5e Sonate pour violon et piano de Weinberg avec Gidon Kremer, 2e Trio de Chostakovitch avec Maxim Vengerov et Gautier Capuçon, Quintette de Chostakovitch, Quintette de Juliusz Zarebski, Sonate pour violon et clavier BWV 1017 de Bach avec Tedi Papavrami, Trio en sol majeur de Haydn et Trio des esprits de Beethoven avec Capuçon et Maisky (on en trouve un autre, avec Julian Rachlin au violon, dans un album du Festival de Verbier chez Deutsche Grammophon).

Pour l’exaltation et la joie du partage musical mais aussi pour cette synthèse d’apports précieux à la discographie d’une artiste dont, il faut le reconnaître, le répertoire tourne habituellement plutôt en rond, ce coffret est unique.

Concerts de la semaine

Nevermind. Pro Musica présente le quatuor baroque français Nevermind, composé de la flûtiste Anna Besson, du violoniste Louis Creac’h, du gambiste Robin Pharo et du fameux claveciniste Jean Rondeau. Le programme sera consacré à quatre compositeurs : Telemann, avec, notamment, le Nouveau quatuor parisien no 4 ; Bach (sonate BWV 1039) ; François Couperin et Jean Baptiste Quentin (1690-1742), et le concert sera dédié à la claveciniste française Blandine Verlet, décédée le 30 décembre dernier. Jeudi 21 février à 19 h, salle Pierre-Mercure.

Montréal/Nouvelles Musiques. La Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) donnera jeudi le coup d’envoi du festival Montréal/Nouvelles Musiques (MNM) par un concert intitulé HoMa, « faisant résonner des instruments à vent et des percussions réparties aux quatre coins de l’église ». Le concert se veut emblématique du 9e MNM, sur le thème des « grands espaces », par son directeur artistique Walter Boudreau, en quête de la « puissance des espaces acoustiques ». Jeudi 21 février à 19 h 30, église Saint-Jean-Baptiste.

Martha Argerich – The Lugano Recordings 2002-2016

Warner 22 CD 0190295918979