Une gouvernante écarlate?

Andrea Nuñez porte avec ardeur son rôle de gouvernante dans «The Turn of the Screw».
Photo: Kevin Calixte Andrea Nuñez porte avec ardeur son rôle de gouvernante dans «The Turn of the Screw».

Heureux de revoir Le tour d’écrou après treize ans à Montréal. Pour cette présentation conjointe, l’Orchestre de l’Agora et l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal ont choisi un endroit étrange sur l’avenue Van Horne, sorte de silo industriel décoré de bric et de broc. Des bougies placées devant les fenêtres laissent deviner des silhouettes d’arbres secouées au-dehors par des vents violents. Cela accentuait l’atmosphère étrange et oppressante.

Seul défaut de l’endroit : il contient peu de spectateurs. Ainsi la reprise de samedi soir affiche complet. Les absents pourront rattraper la représentation, captée vendredi par Radio-Canada pour l’émission Place à l’opéra, en mai.

The Turn of the Screw reste l’un des opéras les plus fascinants du répertoire. Un narrateur y accueille les spectateurs. Il va nous présenter une « curious story ». Dans un manoir anglais du XIXe siècle, tenu par l’intendante Mrs Grose, une gouvernante a été appelée par le tuteur de deux orphelins, Miles et Flora, pour veiller à leur éducation. Mais la gouvernante commence à voir des ombres, celles de Peter Quint, ancien valet, personnage intrigant, et de Miss Jessel, l’ancienne gouvernante. Tous deux sont morts, mais le comportement des enfants semble indiquer qu’ils sont sous l’emprise de ces fantômes. La gouvernante affronte ces forces maléfiques, qu’elle est la seule à percevoir.

L’ultime combat se cristallisera entre la gouvernante et Quint autour de Miles, le garçon. La gouvernante enjoint à Miles de chasser l’esprit de Quint en disant : « Peter Quint, tu es le diable ». Quint disparaît en disant : « Ah, Miles, we have failed. » La gouvernante prend alors Miles dans ses bras, mais celui-ci expire. Elle chante : « What have we done between us ? »

Bien plus que des fantômes

Ce n’est évidemment pas une histoire de fantômes, et cela fait plus de cent ans (le livre de James date de 1898) que les exégètes se disputent sur la signification profonde de cette nouvelle. Il en va de même depuis 1954 sur la signification de la lecture de Britten et de sa brillante librettiste Wyfanwy Piper. Le compositeur ne choisit pas d’angle ; au contraire, il brouille davantage les pistes, notamment en faisant chanter les fantômes (ce qui place le spectateur dans la perspective de la gouvernante) et en donnant à la musique, à travers des timbres ou des intervalles, des indices infléchissant les paroles ou la situation.

Comme l’avait analysé jadis Pascal Brissaud dans le magazine Répertoire, « un opéra de Britten est presque toujours un fantastique système éclairant et masquant à la fois. […] Dirigée vers un but immédiatement lisible, l’oeuvre s’en va vers autre chose, dans un effet littéralement pervers. De là l’obligation de penser l’oeuvre lyrique de Britten de façon dialectique : la thèse avec l’antithèse, la règle avec la transgression, le discours avec son lapsus ».

The Turn of the Screw est exactement cela. Il n’y a donc pas de lecture scénique limpide ou évidente, une porte en ouvrant une autre. Nul spectateur n’aura d’ailleurs la même vision du spectacle que son voisin. Sans prétendre avoir décodé « le » message du metteur en scène Maxime Genois, il y a tout de même dans ce spectacle intimiste, où le spectateur est très proche de l’action et où l’orchestre peut se permettre de jouer à un instrumentiste par partie, quelques indices intéressants.

Ainsi, dans leurs mouvements, les fantômes de Quint et Jessel sont très reliés aux enfants. Dans la scène des cloches à l’église, Flora et Miles, enfants abusés, viennent se placer devant Jessel et Quint qui restent en scène après avoir chanté « The ceremony of innocence is drowned ».

Il est possible de penser qu’ici Peter Quint, fantôme qui apparaît sur une tour, incarne la double symbolique des sévices sexuels et de l’éveil des pulsions homosexuelles chez Miles, mais aussi, dans ce spectacle, que Quint et Jessel sont en quelque sorte les préfigurations de Miles et Flora adultes. On peut également imaginer que Miles, enfant abusé, pourrait lui aussi devenir abuseur…

Dans ce scénario, la moralité de Mrs Grose en fait plus que jamais à la fois un personnage et une allégorie de la société et de ses règles. De fait, le spectacle de Maxime Genois se recentre fortement sur une gouvernante qui devient quasiment au 2e Acte un spectre vivant. Elle échoue dans sa mission. Comment et pourquoi ?

Au vu du rejet que lui manifeste Miles et de la défiance progressive de Mrs Grose, on a fortement l’impression ici que la gouvernante a voulu « redresser » Miles dans une « rectitude sexuelle », que Miles ne peut assumer. Genois a-t-il voulu délivrer ce message ? La gouvernante a-t-elle « tué » Miles en le perturbant encore davantage dans sa sexualité ? Et qui a abusé de Flora (la scène au lac, où elle triture sa poupée, ne laisse aucun doute sur ce qui lui est arrivé) : Quint ? Miles ?

En tout cas, la question soulevée par la production montée par Genois est : qu’a donc pu faire cette « gouvernante écarlate » qui tient ces enfants reclus ? Est-elle, elle aussi, un personnage allégorique, symbolisant la castration des pulsions ?

Un plateau superbe

Si le sujet, intarissable, ne sera pas réglé en une heure dans un commentaire après un spectacle donné dans une sorte de hangar, il est facile, à l’opposé, de tresser des louanges à la distribution de jeunes chanteurs. Andrea Nuñez porte avec ardeur son rôle de gouvernante et Florence Bourget fait preuve d’une remarquable ampleur et rondeur vocale en Mrs Grose. Physiquement très crédibles dans leur rôle d’enfant, Vanessa Croome (Miles) et Elisabeth Boudreault (Flora) ont fait preuve d’une grande justesse, Vanessa Croome se montrant dramatiquement saisissante dans son mimétisme avec Quint et dans son fatalisme. Spencer Britten a promené sa dégaine en spectre inquiétant. Son prologue n’était pas idéal, mais son Quint faisait excellemment la paire avec Elizabeth Polese en Miss Jessel. À la tête de son orchestre réduit, pas toujours totalement irréprochable, Nicolas Ellis a maîtrisé le plateau et le déroulement de la soirée avec autorité.

The Turn of The Screw

Opéra de Britten d’après une nouvelle de Henry James. Andrea Nuñez (gouvernante), Vanessa Croome (Miles), Elisabeth Boudreault (Flora), Florence Bourget (Mrs Grose), Spencer Britten (Prologue Peter Quint), Elizabeth Polese (Miss Jessel), Orchestre de l’Agora, Nicolas Ellis. Mise en scène : Maxime Genois. Scénographie : Félix Poirier. Costumes : Constance Chamberland. Lumières : Hugo Dalphond. Espace Nomad, vendredi 8 février. Reprise samedi soir (complet). Représentation captée pour diffusion le 19 mai sur ICI Musique.