Le Vent du Nord lance «Territoires»: histoires de tournées

Les membres du groupe Le Vent du Nord disent avoir toujours été engagés, socialement et politiquement.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les membres du groupe Le Vent du Nord disent avoir toujours été engagés, socialement et politiquement.

« On ne comprend pas pourquoi des bands décident de chanter en anglais pour rejoindre un public international », laisse tomber le violoniste Olivier Demers, en plein milieu de nos débats sur l’identité québécoise et sa musique. « Des bands en anglais, il y en a plein, déjà ! Ce que les gens d’ailleurs recherchent, c’est la spécificité, l’authenticité régionale ! On est d’une culture unique, et c’est ce qu’on représente » au sein du Vent du Nord, qui après le lancement mardi au Fairmount de son dixième album, Territoires,prendra la route vers les États-Unis, la France et le Royaume-Uni.

C’est l’heure du 5 à 7, ils sont tous là, bien en verve, réconfortés par un verre de blanc par cette journée glaciale. Les quatre piliers, Nicolas Boulerice à la vielle et au chant, Simon Beaudry à la guitare, Demers et son violon, Réjean Brunet à l’accordéon, ainsi que le p’tit nouveau, André frère de Réjean, également au violon. Le réel des bavards : ça jase avec la même passion pour la musique et l’histoire que l’on redécouvre sur ce nouvel album, Territoires.

On ne se pose même plus la question ; on parle d’amour comme de l’histoire du Québec

« On a toujours été engagés, socialement, politiquement », relève Nicolas pour rappeler que ce discours ne date pas de la dernière neige. « On a parlé des gaz de schiste, des Amérindiens, des patriotes, de l’histoire des Français d’Amérique, de Confédération, tout ça fait partie du discours du Vent du Nord. On ne se pose même plus la question ; on parle d’amour comme de l’histoire du Québec. »

« On parle de nous ! » s’emballe Olivier. « On est tellement souvent ensemble en tournée, des runs de sept heures dans le camion à parler, tous les jours, c’est dur de dissocier le Vent du Nord de nous-mêmes. C’est pour ça que c’est un projet qui marche bien : on est sur scène exactement les mêmes que hors de scène », avec les mêmes intérêts, la même passion, les mêmes réflexions.

Sur la route

Territoires est un tour de camion avec les gars du Vent du Nord. Une visite du pays de Samuel, référence à la composition, originale et affirmée, qui ouvre le nouvel album, le rêve « projeté » de Samuel de Champlain, explique Boulerice, celui d’une société mixte et forte de la mise en commun des savoir-faire européen et amérindien. En passant par la complainte Louisbourg, forteresse censée protéger l’entrée par le golfe du Saint-Laurent, « Ville admirable qu’on croyait en sûreté » dit le texte écrit par des soldats défaits par l’armée anglaise.

L’histoire meuble les Territoires — « avec un “s”, insiste Réjean, territoires familiaux, régionaux, idéologiques, etc., il y en a plein » — et remonte à la surface à la faveur des nombreux concerts que le groupe donne au public d’ailleurs. Car c’est en tournée « qu’on a pris conscience des spécificités de notre musique, de son caractère propre à la culture des francophones d’Amérique du Nord, dit Nicolas. Ça, pour nous, c’est la clé qui nous a ouvert le monde. Parce que c’est ça que le public veut entendre : quand on va voir un orchestre sénégalais, on veut voir des Sénégalais qui parlent avec leur accent, qui jouent de leurs instruments, même s’ils fusionnent leur style avec d’autres. On veut le territoire, on a besoin de le nommer, et nous, en tournée, on veut présenter le bout de cette planète qu’est le Québec, parce qu’on est persuadés que ce sont les différences qui font la richesse de l’humanité et qu’ici, on a quelque chose de particulier à offrir — pas mieux qu’ailleurs, pas moins bon non plus ».

Agent libre

Discret au bout de la table, André Brunet acquiesce. Nous ne devrions même pas avoir à le présenter, car comme le dit Boulerice, « il faut comprendre qu’avoir André dans ton band, c’est gros. Dans le milieu de la musique traditionnelle, c’est un violoneux phare ». Recruté en 1997 par La Bottine souriante, avec qui il jouera pendant dix ans, pour ensuite fonder De Temps Antan, qu’il a quitté pour rejoindre son frère et Le Vent du Nord.

« Il était devenu agent libre », insiste justement André, pour signifier que Le Vent du Nord n’a pas « volé » l’as violoneux à ses amis de De Temps Antan. Parlons plutôt de vases communicants, les deux groupes ayant déjà fusionné pour le projet SOLO (prix Opus du concert de l’année en 2018). L’arrivée d’André donne toutefois un nouveau souffle sonore au groupe, et ça s’entend sur Territoires.

« Ça change beaucoup le son du groupe, assure Simon Beaudry. D’abord, nous arrangeons beaucoup nos chansons. On a eu la chance de faire des concerts symphoniques et de jouer avec des quatuors à corde, donc on avait déjà des partitions d’orchestrations écrites par Olivier, qu’on ressortait quelques fois par année lorsqu’on jouait avec un quatuor. En ajoutant un deuxième violon, André a pu reprendre quelques idées. Et ça s’entend beaucoup — d’autant plus qu’André tape du pied sur presque la moitié des chansons, ça amène une tout autre dynamique. »

Et du lustre à ce bel album du Vent du Nord, emphatique et articulé, enraciné dans notre culture musicale et moderne à la fois grâce à ses arrangements ingénieux, comme la présence d’un piano sur quelques pièces conférant au son du groupe une touche louisianaise.

« Moi, quand l’album Je voudrais changer de chapeau [La Bottine souriante, 1988] est sorti, ça a tout changé », lance Boulerice, pianiste en plus d’être vielliste. « Quand j’ai entendu Denis Fréchette jouer du piano comme ça avec La Bottine, je me suis dit : “C’est ça que je veux faire !” Denis est décédé aujourd’hui, mais si ça sonne un peu comme ce qu’il faisait, je lui dis merci. »