Jordi Savall en neuf nouveautés

L’avance prise par Jordi Savall et son éthique de travail en tant qu’éditeur restent déterminantes. Ses objets discographiques sont parmi les plus beaux, sinon les plus beaux du marché, avec des albums cartonnés et des livrets copieux sur papier glacé.
Photo: Hervé Pouyfourcat L’avance prise par Jordi Savall et son éthique de travail en tant qu’éditeur restent déterminantes. Ses objets discographiques sont parmi les plus beaux, sinon les plus beaux du marché, avec des albums cartonnés et des livrets copieux sur papier glacé.

Jordi Savall est de retour au Québec. Il visitera Montréal la fin de semaine prochaine et Québec le 19 février. Au programme de ces concerts qui affichent complet la musique de Tous les matins du monde, son plus grand succès médiatique et discographique, qui engendra il y a 28 ans un intérêt renouvelé pour la viole de gambe.

En 1997, six ans après le film d’Alain Corneau, Jordi Savall, qui enregistrait pour Astrée-Auvidis, eut une idée visionnaire : créer sa propre étiquette de disques. Il fut en cela un pionnier qui inspira des orchestres (le Symphonique de Londres en premier) et, une dizaine d’années plus tard, des collègues tels John Eliot Gardiner ou Philippe Herreweghe.

L’avance prise par Jordi Savall et son éthique de travail en tant qu’éditeur restent déterminantes. Ses objets discographiques sont parmi les plus beaux, sinon les plus beaux du marché, avec des albums cartonnés et des livrets copieux sur papier glacé. Sur le plan technique, Savall a adopté d’emblée la technologie DSD (Direct Stream Digital), qui lui permet de publier ses albums en SACD (Super Audio CD) reproductibles à la fois en qualité CD stéréo ou SACD multicanal. Les enregistrements réalisés par Manuel Mohino dans des endroits scrupuleusement choisis (abbaye de Fontfroide, Collégiale de Cardona, chapelle royale de Versailles) sont de véritables « disques de démonstration » qui permettent notamment de scruter le détail et la profondeur des systèmes de reproduction sonores.

Faire revivre le passé

Dès l’an 2000, inspiré par une phrase d’Elias Canetti — « La musique est la vraie histoire vivante de l’humanité » —, Jordi Savall a cherché à combiner projets musicaux et regard historique. « C’est devenu mon inspiration dans tout ce que je fais », confiait le musicien au Devoir en 2017. « Carlos V, lumières et ombres à l’époque de Charles-Quint » était, en 2000, le premier pas dans cette direction. Ces recherches se sont intensifiées pour donner naissance à des projets thématiques sous forme de luxueux livres comprenant des disques. C’est avec ces concepts historico-musicaux que Savall était venu nous visiter en février 2017 (Venise millénaire) et en novembre 2017 (Les routes de l’esclavage).

Depuis cette dernière visite, le catalogue Alia Vox de Jordi Savall s’est enrichi de neuf parutions. Celles-ci se répartissent en trois catégories : les livres-disques, les nouveautés et l’intégration au catalogue Alia Vox des anciens enregistrements Astrée (collection « Alia Vox Héritage »).

On remarque en premier lieu les deux livres nouvellement parus. Le premier est Venise millénaire 700-1797, programme présenté il y a deux ans à Montréal. Le disque fait naître les mêmes sensations qu’au concert, soit une véritable fascination s’étiolant légèrement en fin de parcours. La section consacrée au XVIIIe siècle en est le point faible, notamment pour les prestations chantées. Mais le projet reste unique, nourrissant et fascinant.

Parution la plus récente, Ibn Battuta le voyageur de l’Islam (1304-1377)retrace musicalement les périples d’un érudit marocain du XIVe siècle, infatigable voyageur, qui, allant en pèlerinage à La Mecque, a fini par visiter l’Afrique du Nord, l’Égypte, la Palestine, la Syrie, la Perse, l’Irak, l’Afrique, le Golfe, l’Inde, les Maldives, Ceylan et la Chine. Cet incroyable périple est un prétexte pour une « fresque à la fois littéraire, historique, géographique et musicale » (dixit Savall) qui fascinera ceux qui suivent le musicien dans son exploration des musiques de traditions. À travers les voyages d’Ibn Battuta, nous découvrons une mosaïque d’une remarquable diversité, où dominent musiques arabes et indiennes. Le livre se compose de deux CD enregistrés en deux occasions : le premier à Abou Dhabi avec une excellente narration anglaise, le second, en français, marque le retour de Bakary Sangaré, le conteur chuintant des Routes de l’esclavage.

Versant classique

Les mélomanes plus « classiques » seront heureux de voir la collection « Héritage » enrichie de deux titres emblématiques du catalogue de Jordi Savall illuminés par un rematriçage DSD multicanal parfait. Il s’agit des Cantigas de Santa Maria d’Alphonse X le Sage (1993) et des Nations de François Couperin (1983). Ce dernier enregistrement est réalisé autour d’une équipe de rêve avec, entre autres, Monica Huggett et Chiara Banchini aux violons, Ton Koopman au clavecin, Hopkinson Smith au théorbe. Deux références, aujourd’hui comme hier.

Les cinq parutions restantes sont des nouveautés. La plus immédiatement accessible et enthousiasmante pour un large public, Terpsichore, une « apothéose de la danse baroque », a été commentée ici fin décembre. C’est un incontournable du catalogue de Jordi Savall, au même titre que La Folia ou Ostinato.

Le titre qui prépare idéalement aux concerts à venir au Québec est Musica Nova. Harmonie des nations (1500-1700). Le programme, européen (Italie, Angleterre, Allemagne, France, Espagne), explore la naissance et l’essor de la viole de gambe et du consort de viole dans la musique. C’est évidemment moins exubérant que Terpsichore, mais d’une profonde beauté.

Petit saut en arrière, mais magie identique, avec Henricus Isaac Nell tempo di Lorenzo de’ Medici Maximilian I (1450-1519). Il s’agit une anthologie d’oeuvres de Heinrich Isaac, un compositeur flamand. Si ce nom vous dit quelque chose, c’est parce qu’Isaac est l’auteur du fascinant Fortuna desperata qui ouvrait le disque sur Charles Quint en 2000. Même niveau musical référentiel que Terpsichore et Musica Nova, mais pour un disque à dominante vocale très marqué XVe siècle, avec ses couleurs de cornets, chalémies et sacqueboutes.

Le programme In Excelsis Deo. Au temps de la guerre de Succession d’Espagne nous fait faire un bond de deux siècles, avec deux messes de 1702 (Missa Scala Aretina de Francesc Valls) et 1704 (Messe à deux choeurs et deux orchestres de Henry Desmarest), la partie espagnole étant augmentée de quelques musiques catalanes, dont un très émouvant arrangement du Cant dels Aucells, sommet de cette parution. Le volet catalan et la Messe de Desmarest constituent les deux atouts majeurs du double album un peu en retrait des trois autres.

Le panorama est complété par une parution plus exotique qui se range dans la lignée du baroque sud-américain explorée ces trois dernières décennies, notamment par Gabriel Garrido pour K. 617. Bailar Cantando Fiesta Mestiza en El Peru [Codex Trujillo, ca. 1780], cela veut dire « Danser en chantant pendant une fête métisse au Pérou », le Codex Trujillo rassemblant des chants et danses péruviennes de la fin du XVIIe siècle. Ce disque enrichit celui des Folias Criollas d’il y a quinze ans et révèle des atmosphères parfois inattendues, notamment la plage 13, El Chimo, une procession lancinante.

Un ultime mot sur la disponibilité des disques. Le marché canadien semble approvisionné d’une part par Pelléas, au Québec, qui importe les titres en les regroupant, et d’autre part par PIAS aux États-Unis, qui les diffuse au fur et à mesure de leur parution internationale. Tous les disques commentés ici sont parus accessibles, certains en magasin, certains sur des plateformes de vente habituelles.

Concerts de la semaine

Musique chorale. Le concert intitulé Ballade à la lune, du Grand Chœur de McGill, dirigé par les étudiants en direction chorale de l’École de musique Schulich, présente l’intérêt de faire entendre, entre autres, des œuvres de trois phares de la « nouvelle musique chorale » : Eric Whitacre, Ola Gjeilo et Morten Lauridsen. L’occasion est rare. Mercredi 13 février à 19 h 30, à la salle Pollack.

Les Boréades. Moment fort pour Les Boréades, qui accueillent mercredi le grand hautboïste baroque Alfredo Bernardini dans un programme intimiste germanique composé d’œuvres de Georg Philipp Telemann, Johann Friedrich Fasch (Quadro pour flûte à bec, hautbois, violon et basse continue en si bémol majeur), Johann Gottlieb Janitsch, Christoph Schaffrath et Johann Philipp Kirnberger. Mercredi 13 février à 19 h 30, à la salle du Conservatoire de musique de Montréal.
 

Terpsichore. Apothéose de la danse baroque. AVSA 9929. / Musica Nova. Musique des nations 1500-1700. AVSA 9926 / Henricus Isaaac. Nell tempo di Lorenzio de’ Medici Maximilian I. 1450-1519. AVSA 9922. / Alfonso XX El Sabio. Cantigas de Santa Maria (réédition). AVSA 9923. / François Couperin. Les nations, 1726 (réédition). 2 SACD AVSA 9928.