Le feu intérieur de Pauline Julien

La chanteuse et comédienne Ines Talbi et l’auteur-compositeur-interprète Martin Léon font paraître un disque délicat et moderne qui puise son énergie dans le feu intérieur de Pauline Julien.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La chanteuse et comédienne Ines Talbi et l’auteur-compositeur-interprète Martin Léon font paraître un disque délicat et moderne qui puise son énergie dans le feu intérieur de Pauline Julien.

L’été dernier aux Francos de Montréal, elles étaient quatorze chanteuses d’ici à monter sur la scène du Théâtre Maisonneuve pour l’hommage La Renarde, sur les traces de Pauline Julien. Cette aventure de groupe, menée par la chanteuse et comédienne Ines Talbi, prend vendredi une nouvelle incarnation, avec la parution d’un disque réalisé par Martin Léon. Un disque délicat et moderne qui puise son énergie dans le feu intérieur de la grande dame de la chanson fleurdelisée.

Pauline Julien aura eu droit à beaucoup d’amour depuis quelques mois, elle qui s’est éteinte il y a un peu plus de vingt ans maintenant. Le théâtre québécois y met du sien ces jours-ci avec ColoniséEs alors que le documentaire Pauline Julien, intime et politique a trouvé sa place à la télévision récemment. Le disque La Renarde, sur les traces de Pauline Julien s’ajoute donc aux hourras au monument.

Mais de monument il y a si peu, au fond, dans ce nouveau disque mettant entre autres en vedette Fanny Bloom, Queen Ka, Klô Pelgag, France Castel, Frannie Holder, Amélie Mandeville et l’idéatrice du projet, Ines Talbi. Le résultat, de très bon goût, est fait de chansons qu’on dirait intemporelles et à hauteur de femmes, qui rejettent l’image théâtrale et plus grande que nature de Pauline Julien.

Pour avancer dans ce projet de disque qu’elle ne voulait pas la copie du spectacle de cet été, Ines Talbi a fait confiance à Martin Léon, qui avait déjà touché au disque à saveur poétique avec 12 hommes rapaillés.

Précieux

Ce dernier, auquel l’univers de Pauline Julien n’était pas très familier, a fait ses devoirs. Il a étudié l’univers de la chanteuse, lu des ouvrages, vu des documentaires et discuté entre autres avec Louise Latraverse, qui était une amie proche de Julien.

« À la lumière de ça, je me suis demandé, si Pauline Julien chantait aujourd’hui, si elle chanterait en déclamant comme si c’était Aristophane en 400 avant Jésus Christ ou si elle n’aurait pas plus été dans l’introspection, dans la profondeur, un peu plus comme l’époque », raconte Martin Léon.

La réponse allait de soi pour le musicien passionné, même si la légende de Pauline Julien est souvent alimentée par l’image d’un feu brûlant, allant par bourrasques. « Le feu de Pauline, on voulait lui donner un côté plus intérieur, moins théâtral, précise Martin Léon. Le feu, il est moins montré, mais plus ressenti. Et [on voulait] ralentir. Ralentir. Donc, c’est pas l’inverse de Pauline, c’est son coeur, c’est ses mots, son énergie, son élan, mais vu de l’intérieur plutôt que vu en déclamant. »

Ines Talbi ajoute qu’il était aussi important que le disque ne soit pas le spectacle. Et, à l’inverse, le spectacle n’aurait pas pu être une heure et demie d’introspection. « Il y avait cette nuance-là qu’on pouvait amener avec le disque, dit celle qui a déjà collaboré avec Yann Perreau et Oxmo Puccino et qu’on a pu voir à la télévision dans Ruptures et Nouvelle adresse. Les chansons devenaient de petits cadeaux qu’on pouvait serrer dans nos bras. Tout d’un coup, on n’avait pas le choix d’écouter les mots, parce que tout devient délicat, précieux. On utilisait souvent ce terme-là, précieux. »

Comme un film

La Renarde, sur les traces de Pauline Julien est en effet tissé de treize titres pensés comme des chansons qu’on pourrait dire classiques, mais qui se déposent sur des trames électroniques épurées qui évitent l’effet de mode. S’ajoutent trois interludes, des lettres de Pauline Julien à Gérald Godin lues par Louise Latraverse.

Deux objectifs se sont croisés dans les choix de création du disque. D’abord, de dire Ines Talbi, celui que les pièces puissent toucher non seulement les convertis à l’oeuvre de Pauline Julien, mais aussi un public non initié.

Puis, comme l’illustre Martin Léon, celui de faire de ces seize titres une espèce de film. « Avec une scène ici, une scène là, oups, un dialogue, un extrait d’une correspondance, qui rejoint l’amour, la politique, le pays, une profondeur, la liberté. Je suis arrivé auprès d’Ines avec un dessin avec des triangles, des ronds, des rectangles, et qui expliquait un peu de quoi aurait l’air le film que j’aimerais entendre sur un disque. »

D’autant qu’il fallait couper des séquences — car pas moins de vingt-cinq chansons avaient été jouées lors du spectacle — et que l’exercice de l’hommage vient avec son cahier des charges. Mommy : pas le choix. L’âme à la tendresse, obligée.

« C’est un petit défi supplémentaire, confesse Martin Léon. Comment on fait pour que ça fitte dans le film, dans l’ensemble. » D’autant que Talbi voulait aussi souligner les « deux grands disparus de l’an passé », Leonard Cohen et Réjean Ducharme, avec les titres Suzanne et Je vous aime.

Au fil des 54 minutes de La Renarde, il y a tout de même ce que le réalisateur appelle « une chronologie émotive » de la vie de Pauline Julien, même si le spectacle de cet été allait plus loin dans le questionnement sur la chanteuse et l’avenir du Québec.

« Dans l’album, c’était un peu plus difficile de prendre le temps de spécifier ça dans la structure, souligne Talbi. Mais ça commence avec l’amour pur, et plus l’album avance, plus tu sens qu’elle vieillit, plus tu sens qu’elle se questionne et qu’il y a une tristesse par rapport à ce qui arrive, à ce qu’on est. Et ça finit avec ce petit moment d’espoir qu’est Le plus beau voyage, qui dit que malgré tout, il y aura eu ça. »

La Renarde, sur les traces de Pauline Julien

Spectra Musique. En tournée entre le 21 février et le 17 mars un peu partout au Québec.