Le Met au cinéma: Gary et le travelling de «Kapo»

Chaque syllable, chaque regard et chaque inflexion de Clémentine Margaine, qui a campé une Carmen femme fatale, avait un sens.
Photo: Marty Sohl Chaque syllable, chaque regard et chaque inflexion de Clémentine Margaine, qui a campé une Carmen femme fatale, avait un sens.

Le 12 juin 1992 mourait à Paris, à l’âge de 48 ans, le critique de cinéma et de télévision français Serge Daney, personnage d’une grande lucidité intellectuelle et d’un esprit critique d’une rare acuité. Le premier chapitre de son livre Persévérance s’intitule « Le travelling de Kapo », du nom du film italien Kapo de Gillo Pontecorvo réalisé en 1960.

Serge Daney avouait n’avoir jamais vu Kapo, mais avait été marqué à dix-sept ans par un texte de Jacques Rivette paru dans les Cahiers du cinéma (dont Daney deviendra ensuite le rédacteur en chef). Parlant du suicide d’un personnage filmé par Pontecorvo, Rivette écrivait : « L’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final n’a droit qu’au plus profond mépris. » Et Daney d’écrire : « Ainsi un simple mouvement de caméra pouvait-il être le mouvement à ne pas faire. À peine eus-je lu ces lignes que je sus que leur auteur avait absolument raison. »

Une sorte de légende

Carmen, acte III, scène 1. Le coeur du drame : Carmen tire les cartes et voit qu’elle va mourir. « Carreau, pique… la mort ! J’ai bien lu… moi d’abord. Ensuite lui… pour tous les deux la mort ! » À ce moment-là, la musique marque un petit temps d’arrêt face au choc de la révélation. Bizet note dans ses didascalies que Carmen reprend « À voix basse, tout en continuant à mêler les cartes ».

C’est ce moment-là (l’abîme de la révélation et la reprise, à voix basse, « En vain pour éviter les réponses amères ») que Gary Halvorson, le réalisateur de la retransmission du Met samedi, choisit pour se distancier le plus possible de son sujet. Il opte pour un plan très large en plongée et y greffe un zoom avant.

Cela fait des années que Gary Halvorson parasite les captations du Metropolitan Opera avec ses ambitions de cinéaste. Mais, là… là, Gary Halvorson est entré dans une sorte de légende en signant son « travelling de Kapo » à lui, juste pour le plaisir esthétique gratuit du geste d’un zoom en plongée, en opposition totale avec le moment dramatique.

Ce n’est pas la première fois que nous vous parlons de ce Gary Halvorson. Seule la rédaction de cet article nous a retenu dans une salle de cinéma que nous aurions normalement quittée après 20 minutes de découpe survoltée et de travellings erratiques. La lenteur du Met à tester le regard d’autres réalisateurs est d’autant plus stupéfiante dans ce cas que Carmen a déjà été diffusée deux fois et que Halvorson avait oeuvré en 2010 (la Carmen des contre-plongées), celle de 2014 étant confiée à Matthew Diamond.

Retour à la mise en scène

Fort intéressant, la présence de Roberto Alagna, le ténor de la production de 2010, nous vaut un retour aux « gestes originaux » (cf. scène du meurtre avec Don José qui remet la bague à Carmen) et montre en comparaison avec les représentations de 2014 (Anita Rachvelishvili et Aleksandrs Antonenko) à quel point une mise en scène peut se diluer lors des reprises.

Vocalement Roberto Alagna a toujours l’éclat voulu. Il a paru en délicatesse avec le début de son « Air de la fleur » et un peu enroué à la fin. Aleksandra Kurzak a livré une Micaëla idéale. Alexander Vinogradov a donné sa grosse voix en se dépêtrant du français, trait qu’il avait en commun avec maints rôles secondaires choisis pour leur volume vocal (Alexeï Lavrov en Moralès !). Mention très honorable cependant à Sydney Mancasola et à Samantha Hankey, en Mercedes et Frasquita, et à Richard Bernstein en Zuniga pour leurs efforts.

Les deux étoiles musicales ont été Louis Langrée, que l’on a hâte de voir à Montréal à l’automne, en espérant que les sélectionneurs de l’OSM patienteront jusqu’à sa venue. Le chef a tenté d’insister sur le respect de la longueur des notes finales. Quant à Clémentine Margaine, elle a campé une Carmen femme fatale, pas gratuitement aguicheuse.

Comme pour Diana Damrau dans Traviata, rôle travaillé avec Yannick Nézet-Séguin, chaque syllabe chaque regard, chaque inflexion chaque silence même (sa rage contenue au début de l’« Air de la fleur ») avait un sens.

Ce spectacle-là, cette grande Carmen-là méritaient d’être immortalisés par un réalisateur inspirant le respect.

Carmen

Opéra de Bizet. Avec Clémentine Margaine (Carmen) et Roberto Alagna, ténor (Don José). Choeur et Orchestre du Metropolitan Opera, Louis Langrée. Mise en scène : Richard Eyre. Réalisation : Gary Halvorson. Samedi 2 février. Reprises : 9, 11, 13 et 31 mars selon les cinémas.