Mozart avec du crémage et des rouages

Patrick Hansen raccroche le concept scénique au «steampunk», courant artistique, notamment littéraire, qui fait son miel de la première révolution industrielle dans un XIXe siècle marqué par le charbon et la vapeur.
Photo: Brent Calis Patrick Hansen raccroche le concept scénique au «steampunk», courant artistique, notamment littéraire, qui fait son miel de la première révolution industrielle dans un XIXe siècle marqué par le charbon et la vapeur.

Les deux grands établissements universitaires consacrent leurs grands projets opératiques cette saison à Mozart, puisqu’après cette Flûte enchantée d’Opéra McGill, l’Université de Montréal présentera Così fan tutte dans un mois. Notons en tout premier l’effort de diffusion de l’Université McGill, puisque des étudiants ont été délégués à la captation en direct des représentations de samedi à 19 h 30 et dimanche à 14 h. Cette dernière reposera sur la même distribution que celle entendue vendredi et commentée ici. Les diffusions seront accessibles ici.
 

Ornementations et charbon

Dans ses préceptes interprétatifs, Patrick Hansen, qui pilote à la fois le concept scénique et la direction musicale, insiste sur la nécessité d’ornementer les lignes vocales. Cette priorité étonne un peu, car l’ornementation est surtout liée à l’art vocal « italien » (airs da capo). Elle se justifie en tout cas lorsqu’une même mélodie est reprise afin qu’elle ne le soit pas à l’identique.

Contrairement à la trilogie Da Ponte, La flûte enchantée est un Singspiel qui tient d’une volonté de créer un genre différent, un genre allemand, une pièce de théâtre chantée, où les motifs d’attention et de divertissement (dialogues, effets de scènes) sont suffisamment nombreux pour ne pas nécessiter a priori de coquetteries vocales.

Cela dit, en parcourant le Traité sur le chant et l’ornementation écrit par Johann Adam Hiller en 1770, on ne trouve pas de passage prescrivant l’ornementation dans les Singspiele. Le critère est donc a priori de savoir si ces ajouts à la ligne de chant se font ou pas au détriment de la compréhension du texte et de l’efficacité dramatique.

Sur ce plan, notre réponse est fort mitigée. La comédie, omniprésente dans le travail de mise en scène de Jessica Derventzis, n’est aucunement sacrifiée. Même s’il y a quelques embellissements ou inflexions de lignes de chant, il n’y a pas de quoi en faire un plat. Sauf que les ornements, dans le style adopté par La flûte enchantée, n’ajoutent rien, si ce n’est des choses assez alambiquées, comme dans « In diesen heilgen Hallen », l’air de Sarastro, qui vire quasiment au ridicule. Aussi, à l’usage, on s’aperçoit hélas que l’effort de concentration demandé par ces ajouts tend souvent à déconcentrer les jeunes chanteurs et à leur faire commettre des erreurs dans des passages pourtant anodins autour de ces moments-là (intonation sur des notes tout à fait banales juste alentour, par exemple chez Tamino au 1er Acte). Au fond, ces choses se mettent en chemin d’une simplicité qui sied si bien à Mozart : il vaut largement mieux travailler l’expression, les nuances et les lignes vocales que le « crémage ».

Quant au concept scénique, Patrick Hansen qui se détourne de l’Egypte et de la franc-maçonnerie, le raccroche au « steampunk », courant artistique, notamment littéraire, qui fait son miel de la première révolution industrielle dans un XIXe siècle marqué par le charbon et la vapeur.

Pour reprendre les propres mots de Hansen : « Le concept de base de la production repose sur l’idée que la Reine de la nuit a figé le monde dans la superstition, cherchant à le dominer toujours davantage. Sarastro et ses prêtres, de leur côté, tentent de guérir le monde par la science, la technologie et une pensée rationnelle éclairée. »

Voici comme la chose nous concerne, toujours en citant Hansen : « À l’heure où des individus croient à tort que la terre est plate, expriment leur scepticisme à l’égard de vaccins à l’efficacité démontrée, ou sont empêchés d’accéder à la vérité en raison des déclarations fallacieuses, sur les médias sociaux, de politiciens qui ne visent qu’à accroître leur pouvoir, notre monde a certainement besoin de rationalité et d’esprit critique. Die Zauberflöte porte ce message que la science et la technologie peuvent arriver à apaiser un monde plongé dans une crise globale. »

De la théorie à la pratique

Dans une Flûte enchantée dans laquelle on évacue l’Égypte, le merveilleux et la franc-maçonnerie, l’« espace imaginaire » voulu par Hansen et son équipe veut situer « l’action en dehors de la réalité ». La visée ultime est un triomphe de la rationalité.

En pratique, on a surtout une Flûte enchantée dans laquelle la neige et l’hiver remplacent le noir et la nuit, habitée de gens étrangement habillés : le club « Reine de la nuit » façon renards argentés et le club « Sarastro » en horlogers des années 1910. Le reste, au fond, est porté par le livret de Mozart, qui, en dépit des roues dentées et des projections, reste fortement maçonnique et beaucoup plus porté sur les forces de l’esprit que sur la maîtrise de la technique. Lumière et vérité contre obscurantisme et mensonge est davantage question de sagesse et de philosophie que de science.

Quant à la musique, ce spectacle phare de l’année d’Opéra McGill confirme que nous ne sommes pas dans une phase des plus flamboyantes du département vocal. Si nous n’avons pas eu de prestations transcendantes, le trio majeur avec la Pamina de Vanessa Croome, le Tamino de Marcel d’Entremont et la Reine de la Nuit de Sarah Dufresne s’est montré solide. Tous ont connu des petits pépins au 1er Acte, mais ont solidifié leur prestation au second, Dufresne notamment qui pressait le tempo à l’abord des difficultés de son premier air, mais a très bien cadré le second en se jouant des tortueuses et inutiles ornementations. Croome a montré la plus belle constance et présence.

À noter, plusieurs rôles secondaires : le Sprecher de Léo McKenna, le Monostatos d’Alexander Cappellazzo, certes peu exposé en puissance, la Papagena impeccable de Sevan Kochkarian. On note aussi les noms de la 2e Dame Leah Johns et du 1er Homme armé Ryan Nauta pour les écouter une prochaine fois et on félicitera Nathaniel Stern pour ses talents d’acteur.

On aimerait aussi entendre un jour un tel opéra dirigé par Alexis Hauser pour voir comment il ferait jouer un opéra de Mozart dans la fosse. Nous aurions volontiers échangé l’ornementation vocale pour un soin accru porté à l’intonation instrumentale.

La flûte enchantée

Opéra de Mozart. Marcel d’Entremont (Tamino), Vanessa Croome (Pamina), Nathaniel Stern (Papageno), Sarah Dufresne (Reine de la nuit), César Naassy (Sarastro), Alexander Cappellazzo (Monostatos), Léo McKenna (Sprecher), Sevan Kochkarian (Papagena), Jaclyn Grossman, Leah Johns et Olivia Barnes (les trois dames). Orchestre symphonique de McGill, Patrick Hansen (chef, mise en scène et concept original). Assistance à la mise en scène : Jessica Derventzis. Décors : Vincent Lefèvre. Costumes : Ginette Grenier. Éclairages : Serge Filiatrault. Monument National, vendredi 1er février. Reprises (webdiffusées en direct) samedi 19 h 30 et dimanche 14 h.