Legrand, romantique du jazz

Michel Legrand, en 1970. Installé à Hollywood, il retrouve son vieux copain, Quincy Jones, et s’en fait un nouveau: Henry Mancini. Ces trois-là vont avoir un impact énorme sur la production de musiques de films et de télé.
Photo: Agence France-Presse Michel Legrand, en 1970. Installé à Hollywood, il retrouve son vieux copain, Quincy Jones, et s’en fait un nouveau: Henry Mancini. Ces trois-là vont avoir un impact énorme sur la production de musiques de films et de télé.

À l’âge de 86 ans, Michel Legrand vient donc de rejoindre, comme il se dit dans l’univers du jazz, le big band que Duke Ellington dirige dans l’au-delà. L’homme fut si productif — des centaines de compositions réparties notamment à travers 250 films ! — qu’il partage avec Simenon un énorme point commun : il a tellement travaillé, fabriqué, que chez lui la forêt cache l’arbre. On va donc élaguer. Quel chemin ? Celui du jazz.

Histoire d’aller à l’essentiel, on va faire court tout d’abord. Legrand est tombé dans la marmite du jazz en 1948 après avoir vu Dizzy Gillespie à la salle Pleyel alors qu’il étudiait la musique classique avec la légendaire Nadia Boulanger. Au milieu de la décennie suivante, il enregistre, ou accompagne, ou compose pour Sarah Vaughan, Bill Evans, John Coltrane, Ella Fitzgerald, Lena Horne et surtout Miles Davis, avec qui il va forger une longue amitié. C’est d’ailleurs avec Legrand que Miles Davis va signer son dernier enregistrement pour un film australien.

Au milieu des années 1960, Legrand s’installe à Hollywood où il retrouve son vieux copain, Quincy Jones, qui étudia également avec Boulanger, et s’en fait un nouveau : Henry Mancini. Ces trois-là vont avoir un impact énorme, profond, sur la production de musiques de films, d’émissions et de feuilletons de télé. Comment ? En engageant notamment des musiciens de jazz.

Là, il faut préciser deux ou trois choses. Antérieurement à l’installation de Legrand à Los Angeles, le cinéaste Otto Preminger et Duke Ellington avaient démontré avec éclat que le jazz pouvait se « fondre » aisément dans la pellicule à la faveur du film Autopsie d’un meurtre. Les patrons de studio vont alors réaliser, eux, que les musiciens de jazz sont des lecteurs plus polyvalents que les musiciens formés au classique, qu’ils peuvent travailler plus rapidement et coûteront donc… moins cher.

En faisant appel aux jazzmen, Legrand et ses collègues vont avoir un impact paradoxal. En composant des dizaines de thèmes, ils vont enrichir le catalogue du jazz, voire le renouveler. Mais d’un autre côté, ils vont assécher, indirectement il est vrai, le jazz dit West Coast. On s’explique. Les instrumentistes ayant constaté qu’il est plus payant et plus confortable de travailler pour les studios de cinéma, ils vont abandonner, si l’on peut dire, les étiquettes de jazz, et notamment la plus célèbre de la Californie : Contemporary. Un exemple ? Clint Eastwood ayant fait du saxophoniste Lennie Niehaus son compositeur attitré au tournant des années 1970, celui-ci n’a pratiquement rien enregistré depuis lors.

Cela étant, Legrand va se distinguer de tous en mettant la mélodie au cœur de son travail. Alors que les tourments politiques des années 1960 avaient convaincu des musiciens et des compositeurs d’évoluer le poing levé, alors que le free jazz voyait le jour, Legrand chantait l’amour, toujours l’amour.

Et c’est là que Legrand va influencer durablement la manière de produire un album. En accordant toutes les priorités à la mélodie, il va convaincre des bonzes du jazz de suivre sa voie. On pense notamment, voire surtout, à Norman Granz, plus grand producteur de jazz avec John Hammond. Après avoir fondé le label Pablo, Granz s’est appliqué à convaincre le pianiste Jimmy Rowles de sortir du confort des studios de cinéma — Rowles fut notamment le pianiste favori de Marilyn Monroe —, de travailler pour lui, histoire d’exploiter sa science, comme il le confia, de la mélodie.

Le résultat ? Les disques If I’m Lucky et Warm Tenor de l’immense saxophoniste Zoot Sims, avec Rowles évidemment. Ces albums publiés dans les années 1970 sont littéralement des chefs-d’œuvre. Chose certaine, ils sont des Legrand sans Legrand. Chapeau !