Un Ravel inoubliable

Le Quatuor Debussy se produisait mercredi soir à la salle Bourgie.
Photo: Bernard Benant Le Quatuor Debussy se produisait mercredi soir à la salle Bourgie.

L’expérience sensorielle et musicale proposée par le Quatuor Debussy mercredi soir dans le Quatuor en fa majeur de Maurice Ravel restera gravée dans ma mémoire.

Debout, libres de toute partition, les deux violonistes et l’altiste semblent se positionner sur scène selon un alignement stellaire, les deux violons presque collés, l’altiste Vincent Deprecq un peu détaché vers l’arrière, le violoncelliste Cédric Conchon décalé sur la droite. Ce n’est pas un show ; c’est un équilibre cosmique qui soudain s’impose.

Chacun est soliste, donnant à sa partie l’impulsion la plus vive, les nuances les plus subtiles. Mais tout s’aligne et s’équilibre, comme dans un système planétaire. C’est un Ravel rêvé. À ce moment-là, je pense à Claude Gingras. Cela fait un mois jour pour jour qu’il est décédé. Et pourtant, cela fait un mois que nous n’avons pas eu à Montréal la moindre phrase musicale relevant de cette excellence, de cet absolu auquel nous aspirions tous deux en entrant dans une salle de concert. Cet absolu a enfin submergé les auditeurs à 21 h mercredi soir à la salle Bourgie et il a duré de la première à la dernière note d’un immense quatuor.

Un Debussy différent

Ce Quatuor de Ravel a été précédé par la révélation de celui de Germaine Tailleferre, oeuvre intéressante comme la plupart des oeuvres de cette compositrice (sa musique pour piano à quatre mains recèle des joyaux), quoique très disparate. Le 1er volet ressemble un peu à la musique de son collègue Auric, l’intermède sonne à la manière de Ravel et le Finale sort de nulle part. Tailleferre a aussi été jouée debout, mais avec lutrins.

La première partie a été jouée par les musiciens assis, à commencer par la révélation d’une partition visionnaire de Guillaume Lekeu, perte incommensurable pour l’histoire de la musique (Lekeu est mort en 1894 à l’âge de 24 ans). Entendre la musique d’un Lekeu quadragénaire et quinquagénaire dans les années 1910-1920 aurait été fascinant — voir l’exercice de la musique de l’après-Grande Guerre avec la 2e Symphonie de Roussel ou les oeuvres de Lucien Durosoir.

Si le Quatuor de Debussy, joué par coeur avec matière sonore et énergie, n’exerçait pas la même fascination que celui de Ravel, c’est que les quelques centimètres entre la position assise et debout changent tout. Avec les quatre musiciens sur le même plan, placer le violoncelle à droite (plutôt qu’au milieu en retrait comme dans de nombreux quatuors) le dégage trop, acoustiquement. La prestation était évidemment remarquable, mais pas bouleversante.

En rappel, les Debussy ont donné une transcription de La fille aux cheveux de lin. Par contre, le premier violon, Christophe Colette, s’est montré gauche en voulant faire un petit « speech » sympathique. Il a débuté en anglais, s’excusant de ne pas parler davantage la langue de Shakespeare, pour ensuite nous féliciter pour notre français, notre accent sympathique, la qualité de notre neige et j’en passe. Il manquait la poutine, les écureuils, les raquettes et les ours. D’ailleurs, l’accent français, c’est lui qui l’avait !

Dans ces cas-là, ne dites rien ; juste que vous êtes heureux d’être ici.

Quatuor Debussy

Lekeu : Molto adagio, sempre cantante doloroso (1887). Debussy : Quatuor à cordes (1893). Tailleferre : Quatuor à cordes en do dièse mineur (1919). Ravel : Quatuor à cordes (1903). Salle Bourgie, mercredi 30 janvier 2019.