L’antidote hivernal de Kid Koala

Ce nouveau «Music to Draw to: Io», mélange de musique ambient et de grooves hypnotiques, a été achevé à la fin de l’hiver dernier.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Ce nouveau «Music to Draw to: Io», mélange de musique ambient et de grooves hypnotiques, a été achevé à la fin de l’hiver dernier.

On le voit venir de loin, ce cher Kid Koala. Incapable de faire les choses comme tout le monde. Neuf mois après avoir présenté sa bande originale pour le jeu vidéo Floor Kids, le revoilà avec le second disque de sa série Music to Draw to paraissant vendredi, un album intitulé Io en référence à la légende grecque. L’envoûtante collection d’instrumentales et de chansons à laquelle a collaboré l’auteure, compositrice et interprète Trixie Whitley sera encore présenté devant public vendredi soir dans le dôme de la Société des arts technologiques. Trixie au micro, Kid Koala aux tables tournantes et claviers et Karina Bleau… « marionnettiste chimique », aux visuels.

Nous viendrons bientôt aux nouvelles compositions, mais d’abord, la question urgente : la performance d’une marionnettiste chimique pose-t-elle des risques pour la santé des spectateurs ? « Pas du tout, nous rassure Kid Koala. Elle utilise des liquides, des fluides, des pigments, quelques simples ingrédients chimiques qu’on trouve à la maison, pour créer ses visuels en direct » durant ces sessions musicales de deux heures « où les gens sont invités à venir travailler sur quelque chose pendant le concert, dessiner, tricoter, coder un jeu vidéo, n’importe quoi. Mon objectif est d’installer un environnement favorable à la réflexion et à la créativité ».

Chimie musicale

Marionnettiste de métier et collaboratrice de longue date d’Eric San (Kid Koala au civil), la Lavalloise Karina Bleau avait glissé un mot au musicien de son nouveau dada : la marionette chimique, où comment manipuler les fluides, les textures, les couleurs et les cristallisations pour créer de l’art. « Je lui ai demandé : “peux-tu faire ça live ?” À mes yeux, ça ressemble au type de photos que publie la NASA. Il y a un feeling extraterrestre à son travail, et tout est effectivement réalisé en direct. Karina réagit, répond en quelque sorte à la musique que je joue en mélangeant ses différents ingrédients sur des tables tournantes en verre, dans des aquariums, des trucs du genre. » Tout ça est capté par différentes caméras, puis projeté sur les parois intérieures du dôme de la Société des arts technologiques.

J’essaie d’apprendre à être en phase avec les saisons. Lorsqu’arrive janvier, je ne peux même plus imaginer ce qu’était la météo en juillet, même après toutes ces années vécues à Montréal.

En plus d’être résolument original, l’artifice a le mérite d’injecter un souffle nouveau aux sessions Music to Draw to que Kid Koala, bédéiste à ses heures, organise depuis déjà dix ans. À même sa vaste collection, le DJ a sélectionné ses vinyles préférés à écouter en se concentrant sur un dessin. « Je les appelle mes “disques à dessin” parce que ce sont eux que j’écoute quand je dessine et que je partage avec les gens dans mes sessions Music to Draw to. »

L’inspiration de ses propres compositions originales « à dessin » est puisée à même cette sélection, « un mélange de musiques de films, de musiques électroniques, de disques de guitare instrumentale… Or durant ces DJ sets, je ressentais toujours le besoin à l’occasion de jouer une chanson, une ballade. Quelque chose avec de la voix humaine, juste pour changer la dynamique ». Par exemple, un de ses disques à dessin favoris est le classique dream pop It’s a Wonderful Live du groupe britannique Sparklehorse. « Magnifique — beaucoup de chansons sur cet album sont très slow, genre Montreal-dig-your-car-out-of-the-snow slow », rit Kid Koala.

Amnésie climatique

Car cette série de musiques pour dessiner est également une forme d’antidote à l’hiver pour son créateur, qui avoue souffrir « d’amnésie climatique » : « J’essaie d’apprendre à être en phase avec les saisons, explique Kid Koala. Lorsqu’arrive janvier, je ne peux même plus imaginer ce qu’était la météo en juillet, même après toutes ces années vécues à Montréal. L’inverse est aussi vrai : je ne me souviens pas de combien il peut faire froid ici l’hiver en plein milieu de l’été. Ça se reflète dans ma musique : l’été, j’ai simplement envie de recommencer à faire des beats, des scratches et jouer dans des festivals. Arrive l’hiver, je me tourne plutôt vers l’écriture d’oeuvres plus concentrées, plus introspectives, comme Music to Draw to. Il y a une forme d’équilibre là, j’imagine. […] Une des choses que j’essaie d’exprimer dans cette série, c’est la sensation auditive de Montréal en hiver. J’ai l’impression que la ville est plus calme, silencieuse, durant cette saison, ne serait-ce qu’à cause de la réverbération des bruits qui s’étouffent dans la neige. »

Ce nouveau Music to Draw to : Io, mélange de musique ambient et de grooves hypnotiques, a donc été achevé à la fin de l’hiver dernier. Sur le premier volet de la série, Music to Draw to : Satellite (2017), Eric San avait convié la chanteuse Emiliana Torrini à prêter sa voix à ses grooves. Cette fois, c’est vers la chanteuse belgo-américaine Trixie Whitley (fille de feu Chris Whitley) qu’il s’est tourné. Une voix possédant une tessiture plus grave, une voix qui creuse aux racines du blues et qui donne instantanément plus de corps et de gravité aux compositions de San.

« Nous sommes devenus amis un jour où elle est venue donner un concert à Montréal, raconte-t-il. Elle est venue enregistrer à mon studio : sa voix est tellement soul et puissante qu’elle m’a forcé à retravailler les pistes de claviers de l’album pour leur donner plus de poids, histoire d’accompagner la force de sa voix. Il y a quelque chose de très profond dans sa performance sur l’album. »

Et puisqu’un jour nous en aurons fini avec cet hiver bipolaire, Kid Koala a déjà les yeux fixés sur son prochain projet : un autre théâtre musical à marionnettes dans l’esprit de la version scénique de l’album bédé Nuphonia Must Fall d’il y a trois ans, baptisé Storyville Mosquito. La première aura lieu en novembre prochain, à la 5e Salle de la Place des Arts : « C’est l’histoire d’un moustique qui veut jouer de la clarinette jazz. Il habite dans une ville musicale et essaie de se faire accepter dans un orchestre… »