L’Opéra de Montréal cultive l’audace d’un champion

«Champion», créé en 2013 à l’Opera Theatre of St. Louis, se fonde sur l’histoire vraie du boxeur homosexuel Emile Griffith.
Photo: Scott Suchman «Champion», créé en 2013 à l’Opera Theatre of St. Louis, se fonde sur l’histoire vraie du boxeur homosexuel Emile Griffith.

L’Opéra de Montréal présente Champion, un opéra du musicien de jazz Terence Blanchard, compositeur honoré cette semaine par une première nomination aux Oscar pour sa musique du film BlacKkKlansman de Spike Lee.

« Nous voulons que l’opéra devienne une vitrine sur la créativité québécoise, canadienne et ce qui touche les Montréalais », déclare au Devoir Patrick Corrigan, directeur de l’Opéra de Montréal. « Une œuvre marquée par le jazz, composée par une vedette du monde du jazz, jouée dans une ville de jazz, avec un sujet qui véhicule un drame touchant dans un monde iconique, la boxe, bien cristallisé dans l’imaginaire du public à travers des films comme Rocky ou Raging Bull, nous a intéressés. »

Champion, créé en 2013 à l’Opera Theatre of St. Louis, se fonde sur l’histoire vraie du boxeur homosexuel Emile Griffith. Au cœur de l’intrigue, un combat ainsi résumé par l’Opéra de Montréal : « En 1962, les boxeurs Emile Griffith et Benny Paret s’affrontent dans le ring. Pendant le duel, Paret nargue son adversaire par des allusions malveillantes à son orientation sexuelle. Piqué au vif, Griffith le roue de coups, provoquant un coma dont Paret mourra dix jours plus tard. Emile Griffith ne sera plus jamais le même après ce combat… » Et l’institution de mettre en exergue une phrase-choc : « Je tue un homme et le monde me pardonne. J’aime un homme et le monde veut me tuer. »

Une politique courageuse

La programmation de Champion s’inscrit dans le cadre d’un virage de la politique de programmation entamé en 2014 et conduisant l’Opéra de Montréal à inclure désormais dans toutes ses saisons un opéra du XXIe siècle.

Après Dead Man Walking de Jake Heggie, en 2014, ce fut Silent Night de Kevin Puts et Mark Campbell ; Les feluettes de Michel Marc Bouchard et Kevin March ; Another Brick in the Wall — l’opéra de Julien Bilodeau d’après les paroles et la musique de The Wall de Roger Waters et JFK de David T. Little et Royce Vavrek, auxquels on ajoutera, ces deux dernières saisons, les spectacles de l’Atelier d’opéra, c’est-à-dire Svadba d’Ana Sokolovic et Twenty-Seven de Ricky Ian Gordon et Royce Vavrek.

Il n’y avait dans ce pari rien d’évident, d’autant que l’Opéra de Montréal est contraint de remplir quatre fois une salle de près de 3000 places, mais l’institution a su flairer le vent nouveau soufflant sur le genre lyrique et certaines thématiques qui concernent le public (la peine de mort pour Dead Man Walking, la commémoration de la Grande Guerre pour Silent Night). Seul faux pas, mais on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, ce JFK dont l’œuvre et, surtout, l’épouvantable livret, ne se sont pas montrés à la hauteur de l’attente suscitée.

Pour Patrick Corrigan, l’expérience de Champion s’annonce forte : « Après la création en 2013, la production a déjà été remontée à Washington à une échelle comparable à celle de la salle Wilfrid-Pelletier. C’est l’opéra qui nous touchait. En répétition, je trouve très intéressant de voir à quel point les émotions que l’on associe à l’opéra sont véhiculées par le jazz. C’est très urbain, ancré dans l’Amérique du milieu du XXe siècle, mais c’est aussi puissant que l’opéra considéré comme traditionnel. » Aux yeux de Patrick Corrigan, Champion montre parfaitement « le pouvoir unique de l’opéra de raconter de nouvelles histoires dans de nouvelles perspectives ».

Une voie acquise

Cet engagement et cette signature artistique sont désormais entérinés au sein de l’institution. Deux œuvres sont en commande auprès tandem Michel Marc Bouchard-Julien Bilodeau : La beauté du monde pour 2021 et La reine garçon en 2023. Le risque a donc été mesuré. « Il y a des risques avec tous les répertoires, et les compagnies attachées au répertoire traditionnel sont celles qui ont des problèmes. J’étais à Opera Victoria quand les deux compagnies se sont associées pour Les feluettes,et j’étais à Montréal pour la création. J’ai vu la puissance de la création d’œuvres reposant sur nos histoires et nos perspectives. Avec la trilogie autour de Michel Marc Bouchard, nous allons passer de l’idée “il faut faire des œuvres du XXIe siècle” à l’idée “il faut faire des œuvres qui se rapportent à nous, à la vie ici, à la créativité de la communauté artistique montréalaise”. Ce volet sera développé de plus en plus de cette façon. »

Le conseil d’administration est désormais convaincu que cet axe de modernité fait partie de l’ADN de l’institution. « Nous venons de terminer un processus de planification stratégique qui nous mène à 2023, et le volet de programmation et de création, la vitrine sur les talents québécois, figure fortement dans les plans. »

La planification a un rôle primordial s’agissant de créations. En effet importer des productions telles que JFK ou Champion n’est pas du tout le même exercice que de piloter la création de La beauté du monde ou de La reine garçon. « Ce sont différentes structures de coûts. Faire créer a un impact sur les budgets [le volet création représente de 15 à 25 % du coût total de la production].

Pour La reine garçon, le partenariat avec la Canadian Opera Company est très positif : cocommanditer un opéra devient plus abordable pour tous, même si une collaboration demande davantage d’attention. »

Photo: Scott Suchman

Mais la grande différence entre importer un projet déjà créé et créer un opéra, du point de vue des coûts, est que le projet s’étend sur plusieurs années et que, donc, les coûts se répartissent de la même manière. « On commence donc à parler de cash flow et cela requiert une structure financière plus robuste afin d’absorber des dépenses qui arrivent plusieurs années avant la production elle-même. C’est un travail que nous faisons avec grand soin pour comprendre les risques », souligne Patrick Corrigan.

Un retour sur investissement

À l’inverse, évidemment, si le spectacle tourne par la suite, il y a un retour sur investissement. « C’est pour cela que nous allons promouvoir ces créations, d’autant plus que nous incarnons un volet de l’impact artistique de Montréal. »

Pour le moment, s’agissant de Champion, qui prend l’affiche samedi, la partition du jazzman Terence Blanchard, qui ne sera pas à Montréal car il prépare la création de son second opéra, se définit « dans une esthétique aux croisements de l’opéra, du jazz et du gospel ». Le livret a été écrit par Michael Cristofer, lauréat d’un prix Pulitzer. La production présentée à Montréal est celle de la création, à l’Opera Theatre of St. Louis, dont le directeur artistique, James Robinson, a effectué la mise en scène. Le chef américain George Manahan, lui aussi créateur de l’œuvre, dirigera l’Orchestre symphonique de Montréal et les musiciens jazz qui s’y joindront.

De la même manière, sur scène, le Montreal Jubilation Gospel Choir sera associé au Chœur de l’Opéra de Montréal. Le rôle d’Emile Griffith sera réparti entre deux chanteurs afin de le représenter à différentes étapes de sa vie.

La basse Arthur Woodley sera Emile et le baryton-basse Aubrey Allicock « Young Emile ». Ils sont les créateurs de ces rôles, tout comme le ténor Victor Ryan Robertson qui incarne Benny « The Kid » Paret. Les nouveaux venus seront Canadiens, notamment Catherine Daniel et Brett Polegato.

Les concerts de la semaine

John Brancy. Sans attendre les résultats du Concours musical international de Montréal (CMIM) en juin dernier, la Société d’art vocal de Montréal (SAV) distribuait à la sortie des épreuves des feuillets signalant ce concert du candidat américain qui avait fait chavirer les cœurs. John Brancy, quelques jours plus tard, avant été déclaré vainqueur du volet Mélodie du CMIM. Il sera en récital pour les fins limiers de la SAV dans un programme « Armistice, le retour à la maison ». Dimanche 27 janvier à 15 h, au Conservatoire de musique de Montréal.

Quatuor Debussy. Parfait programme de musique française du XXe siècle à la salle Bourgie par le quatuor à cordes français Debussy, fondé à Lyon en 1990. Outre les quatuors de Debussy et Ravel, les musiciens interpréteront le 1er Quatuor de Germaine Tailleferre et un Molto adagio sempre cantante doloroso de Guillaume Lekeu, grand compositeur belge mort de la typhoïde en 1894 à l’âge de 24 ans. Mercredi 30 janvier à 19 h 30, à la salle Bourgie.

Champion

Opéra en 2 actes de Terence Blanchard sur un livret de Michael Cristofer. Production du Washington National Opera en première canadienne. Direction musicale : George Manahan. Mise en scène : James Robinson remontée par Kimberley S. Prescott. Décors : Allen Moyer. Vidéos : Christopher Akerlind. Éclairages : James Schuette. À la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts les 26, 29, 31 janvier et 2 février à 19 h 30.