Bertrand Belin présente «Persona»: le citoyen Belin

Bertrand Belin refuse l’étiquette de chanteur engagé.
Photo: Stephane de Sakutin Agence France-Presse Bertrand Belin refuse l’étiquette de chanteur engagé.

Bertrand Belin assure qu’il ne s’agit que d’une coïncidence. Vendredi paraîtra son splendide sixième album, Persona, en même temps que son troisième roman, Grands carnivores, et alors que sortira demain Ma vie avec James Dean, long métrage de Dominique Choisy, « un film magnifique que je recommande, pour lequel j’ai fait la musique » et dans lequel il tient un « très, très petit rôle ». « J’interprète un marin-pêcheur, ça m’a donné l’occasion de naviguer sur un chalutier. Ça, j’ai beaucoup aimé… » De la littérature à la musique, le doué Belin pose un regard tendre, mais cruellement lucide sur une société où « l’amplitude entre les plus miséreux et les simples travailleurs continue de s’agrandir ».

« Je ne dirais pas que je suis un chanteur engagé », nuance l’artiste, joint par téléphone dans les bureaux de sa maison de disques, à Paris. « Je ne mets pas mon corps en danger pour un combat [social ou politique]. Quand je vois des gens qui sont prêts à ça pour se sortir de leur condition, prêts à prendre des coups, c’est ça l’engagement. Moi, je suis un artiste. J’écris des chansons. Si celles-ci contribuent de manière modeste à faire résonner une parole, je n’en sais rien… Je veux bien admettre que mes chansons soient engagées, mais d’un point de vue personnel de citoyen, mon engagement est la moindre des choses et est avant tout fait d’interrogations, de désir de comprendre le monde dans lequel on vit. »

Ces dernières années à Paris,  on voit s’accentuer la cohabitation de personnes qui vivent dans des situations d’existence extrêmement éloignées les unes des autres.

Son troisième roman, Grands carnivores, met en scène deux frères que tout oppose, dans une ville en proie à une meute de fauves alarmant la population, allégorie du climat de peur empestant le discours politique des deux côtés de l’Atlantique. La ville est également au coeur de l’album Persona, tant on a l’impression que l’auteur a composé ces treize nouvelles chansons assis sur un banc public, calepin à la main, observant le va-et-vient de ses voisins.

« Oui — ce n’est pas comme ça que ça s’est produit, mais ce disque est vraiment ma position d’habitant de la grande ville […] J’habite dans un immeuble, au sixième étage. Et sur mon palier, il y a quelqu’un qui a dormi, là, pendant deux ans. Je l’entendais ronfler — et lui aussi devait m’entendre ronfler. J’ai vécu dans la promiscuité d’une très grande misère, ne sachant réellement que faire. Or ce monsieur, il travaillait le matin. À sept heures, il partait travailler. Ce sont des choses bouleversantes. »

Il imaginait peut-être ce voisin en écrivant le texte de la poignante Bronze : « Dans le fond un pauvre sans nom/S’allège d’un sac/Pour fumer à l’aise/Remonte son froc/Son tabac a le goût du fer/Du fer croisé/Du tabac trouvé par terre. » Sur De corps et d’esprit, une autre forme de détresse urbaine, celle des déracinés de force, chantée avec sa voix langoureuse sur un rythme funk-rock : « Quelqu’un qui suit un sentier/Quelqu’un de transi/Quelqu’un qui fuit/Qui cherche un pays où vivre, vivant/De corps et d’esprit. »

« Ces dernières années à Paris, commente Belin, on voit s’accentuer la cohabitation de personnes qui vivent dans des situations d’existence extrêmement éloignées les unes des autres. » Loin des scènes, prenant le métro tous les jours, Belin a passé les deux dernières années à observer sa ville et ceux qui la peuplent : « Je n’ai pas de préalable, je ne me dis pas : “Tiens, je vais écrire un album sur la ville…” Je réponds à quelque chose d’assez instinctif chez moi, j’écris des chansons pour découvrir quelles sont mes obsessions et ce à quoi je tiens. »

Son sixième album introduit les sonorités, jusqu’alors inédites dans son répertoire, des synthétiseurs. « C’est grâce à l’apport d’un musicien du nom de Thibault Frisoni avec qui je joue sur scène depuis de nombreuses années et qui, progressivement, a apporté sa passion pour les synthés et son savoir-faire. Il faut aussi une discipline au contact de ces instruments ; moi, je suis incapable de passer trop de temps avec ces instruments-là, pourtant j’aime ce qui en résulte », un disque imbibé de sa voix langoureuse, de sa poésie fluide, de son sens de l’observation raffiné. Un disque qui intègre parfaitement les racines folk du Breton au dynamisme des rythmiques presque dansantes induites par le coréalisateur Frisoni et la batteuse Tatiana Mladenovitch. Et des perles comme le groove caniculaire de Glissé redressé ou l’entêtante Choses nouvelles : « Dans un coin d’architecture manqué/Un méandre de la cité/Allons bon/Cachant à ma raison que du temps a passé/Je chéris ton coeur/Adoré. »

« Dans la chanson, explique Belin, j’essaie de créer des conditions pour faire exister des situations, des émotions, plus que des réflexions. Pour moi, la chanson, c’est un lieu d’émotions, alors que le roman, c’est le moment d’écrire au long cours, de ne pas être contraint par la durée [d’une chanson] et, par conséquent, faire avancer la pensée un peu plus loin. Faire avancer la pensée, c’est penser des choses neuves, et se découvrir, grandir par l’écriture. Écrire des livres m’en apprend, il me semble, plus sur moi-même que l’écriture de chansons ; très vite après avoir écrit un livre, je découvre ce que je pensais, a posteriori. Alors que, dans mes chansons, il me faut parfois dix ans pour comprendre ce que je voulais dire. »

Persona sera vendu au Québec en format numérique seulement, pour l’instant, par Grosse Boîte. Bertrand Belin viendra nous visiter à l’occasion d’un concert, qui sera annoncé dans les prochaines semaines.