David Robertson et l’illusion du bon

Les trois concerts (un mercredi, deux jeudi) de David Robertson avaient en commun la «4e Symphonie»<em> </em>de Mahler.
Photo: Antoine Saito Les trois concerts (un mercredi, deux jeudi) de David Robertson avaient en commun la «4e Symphonie» de Mahler.

Au moment de dessiner le profil d’un possible successeur de Kent Nagano, sur le papier David Robertson coche toutes les cases. Ce chef américain de 60 ans a une carrière internationale, une bonne notoriété, il est francophile et libre de prendre le poste.

Hélas son concert s’est avéré une désillusion quasiment comparable à celle provoquée par Susanna Mälkki en juillet 2017. Et peu ou prou pour les mêmes raisons, en plus marqué encore. En effet, David Robertson n’est ni plus ni moins qu’un clone musical de Kent Nagano qui a passé la soirée entière, jeudi, à désamorcer minutieusement tous les points de sensualité que pouvaient contenir les partitions qu’il dirigeait.

Le profil se dessine

Nous l’avons déjà écrit ici : cette saison est la plus passionnante du siècle à l’OSM et, dans le processus de sélection, ce qui se dégage désormais très nettement à nos yeux, c’est le besoin crucial et impérieux d’un changement radical de profil musical. En d’autres termes, laissons les analystes musicaux à d’autres orchestres et trouvons-nous un chef dionysiaque, façon Payare ou Altinoglu, ce dernier venant d’ailleurs de triompher au Philharmonique de Vienne.

Les trois concerts (un mercredi, deux jeudi) de David Robertson avaient en commun la 4e Symphonie de Mahler. Jeudi soir, il est passé, pour Ma mère l’Oye, de la Suite au ballet complet. On peut, dans Ravel, défendre une esthétique soit sensuelle et frémissante, façon Altinoglu ou Denève, soit cérébrale et contrôlée, façon Paavo Järvi ou David Robertson. Cette dernière option peut toutefois se parer d’un brin de gourmandise dans la souplesse des transitions (Jardin féerique), ou de piment dans la narration (Entretiens de la Belle et de la Bête).

Le meilleur, jeudi, se trouvait dans la partie « fraîche » du début, nouvelle par rapport à la Suite jouée dans les précédents concerts. Côté OSM, le public avait de quoi amèrement regretter l’absence de Theodor Baskin au hautbois dans Petit Poucet, et, dans Laideronette, s’arracher les cheveux devant la laideur inconcevable du plus petit des deux tam-tam (cette sinistre « erreur de la nature » avait, selon nos souvenirs, déjà sévi dans la Pathétique de Juanjo Mena), alors que le plus gros de ces instruments est, lui, somptueux.

Mahler refroidi

La 4e Symphonie de Mahler repose sur une idée interprétative majeure et centrale, voire unique : les bois ont des couleurs très ouvertes, voire criardes. C’est stylistiquement juste, dans l’esprit des couleurs de la terre morave que des chefs comme Kubelik ou Tennstedt avaient déjà mises en exergue. Les autres points positifs de l’interprétation de David Robertson sont des tempos assez vifs, l’absence d’épanchements inutiles et l’excellent enchaînement entre les mouvements. Aussi Hélène Guilmette a parfaitement remplacé Karina Gauvin dans le Finale.

Mais la 4e Symphonie de Mahler, c’est beaucoup plus que cela. C’est surtout du mouvement, avec des indications telles que « Schwungvoll » (avec élan), ici aplanies, ou « Wild » (sauvage), où Robertson ne rajoute pas la « couche » supplémentaire.

Il y a aussi beaucoup de soufflets dynamiques, étrangement lissés un peu partout ; le crucial espressivo des violons dans le 3e mouvement, incroyablement frigide, les tenutos des violons II, ces soupirs dans les ultimes mesures de ce mouvement lent, ignorés par Robertson.

Tout ce qui dit, ce qui raconte, ce qui vit, ce qui émeut est laminé, notamment, symptôme suprême, un moment pourtant incontournable dans le 2e mouvement, une sublime modulation notée par Mahler « en élargissant encore davantage ». Comment passer à côté de ce moment-là que l’on observe ébloui, comme figé par sa beauté ? Comment casser ce moment-là ? Eh bien, on a trouvé un chef qui a réussi.

Comme quoi, on peut donner l’illusion du bon. Surtout quand les oeuvres font partie des plus sublimes du patrimoine musical.

La « 4e Symphonie » de Mahler

Ravel : Ma mère l’oye (ballet intégral). Mahler : Symphonie no 4. Hélène Guilmette (soprano), Orchestre symphonique de Montréal, David Robertson. Maison symphonique de Montréal, jeudi 17 janvier 2019.