La griotte qui voyait dans l’avenir

Surplombant les «beats» électroniques, gracieuseté, entre autres, de Caleb Rimtobaye, alias AfrotroniX, qui signe la réalisation de l’album, et la guitare blues touareg qui transporte instantanément dans l’immensité du Sahel, il y a la voix, chaude, forte et puissante de Djely Tapa dans «Barokan».
Photo: Catherine Legault Le Devoir Surplombant les «beats» électroniques, gracieuseté, entre autres, de Caleb Rimtobaye, alias AfrotroniX, qui signe la réalisation de l’album, et la guitare blues touareg qui transporte instantanément dans l’immensité du Sahel, il y a la voix, chaude, forte et puissante de Djely Tapa dans «Barokan».

Djely Tapa, porteuse des traditions et des sons de la culture mandingue, artiste afrofuturiste féministe et protégée de longue date de Nuits d’Afrique, lance son premier album solo, «Barokan», longuement mûri, vendredi soir au Ministère.

La scène se déroule dans l’Espace Mushagalusa, galerie d’art africain sur la rue Ontario. L’agent de Djely Tapa lui tend un exemplaire physique de son premier album. La chanteuse à la personnalité chaleureuse et colorée lance tout de suite des cris de joie, qui se répercutent sur les murs blancs de la galerie. « Dix-sept ans pour mener à ça ! » explique l’artiste née au Mali dans une famille de griots (« de chanteurs, chanteuses, conteuses, gardiens de la tradition et de la culture »). Son émotion dans le moment est comme toutes celles qui font vibrer sa voix à travers Barokan, ce premier disque : contagieuse.

« J’ADORE danser », précisera-t-elle durant l’entrevue. « J’adore tellement danser qu’une fois, ma mère m’emmenait à l’hôpital, on croyait que j’allais mourir, j’avais une gastro ou je ne sais pas quoi, c’était très grave. Et dans la voiture vers l’hôpital, il y a cette musique qui s’est mise à jouer à la radio et j’ai commencé à bouger le bassin comme ça. Tu vois, même sur mon lit de mort je vais danser, je crois. Mais il y a des moments qui sont faits pour un autre type d’énergie. »

Si la musique africaine est souvent associée, effectivement, à la fête, c’est autre chose qu’explore la chanteuse qui a chauffé les scènes du Balattou en particulier et du festival Nuits d’Afrique en général, des dizaines de fois. On ne mentira pas : l’album a d’excellents passages au groove bien senti. Mais ce n’est pas ça que la chanteuse et danseuse a voulu mettre en avant sur Barokan.

Le projet véhicule ainsi presque quelque chose de spirituel. Cette transe, cette communion avec la musique qui donne de la force, c’est le don que Tapa voulait faire au monde. « La musique aura des effets différents sur différentes personnes. J’adore le djembé, mais la musique africaine, ce n’est pas que ça. La musique a quelque chose de sacré. »

Ce qu’on veut transmettre

Après plusieurs années à accompagner une foule d’artistes de la scène locale, autant en spectacle que sur disque, après avoir exploré le côté très festif avec le trio Afrikana Soul Sister, la « griotte montréalaise » puise au fond d’elle pour élaborer un manifeste issu de son coeur de femme « québécoise de souche africaine », pour ceux qui prêteront l’oreille. Au centre de ce legs, une vision afrofuturiste qui fait honneur aux traditions — elle est la fille de la grande cantatrice malienne Kandia Kouyaté —, mais qui se projette en avant.

J’adore tellement danser qu’une fois, ma mère m’emmenait à l’hôpital, on croyait que j’allais mourir, j’avais une gastro ou je ne sais pas quoi, c’était très grave. Et dans la voiture vers l’hôpital, il y a cette musique qui s’est mise à jouer à la radio et j’ai commencé à bouger le bassin comme ça. Tu vois, même sur mon lit de mort je vais danser, je crois. Mais il y a des moments qui sont faits pour un autre type d’énergie. 

« Ma conception de l’afrofuturisme, c’est [d’entrevoir] un futur fait d’une immense tribu, explique Tapa. Où l’on pourrait aller à la rencontre des uns et des autres avec nos différents bagages, sans tenter de copier celui de l’autre ou de l’exclure. Nos différents bagages vont pouvoir s’enrichir mutuellement, ils se nourriront l’un l’autre. C’est une vision dans laquelle la communication pourra aller au-delà des mots. Les émotions vécues dans la musique suffiront à se faire comprendre. Moi, j’arrive avec mon bagage mandingue, vous avec votre bagage québécois, et on s’enrichit. »

Des femmes, des reines

 

Surplombant les « beats » électroniques, gracieuseté, entre autres, de Caleb Rimtobaye, alias AfrotroniX, qui signe la réalisation de l’album, et la guitare blues touareg qui transporte instantanément dans l’immensité du Sahel, il y a cette voix, chaude, forte, puissante. C’est par cette présence assurée, cette façon de chanter qui dit « je sais de quoi je suis capable », que l’artiste veut ancrer son implication féministe. « Pour différentes raisons, la femme africaine et afrodescendante a peut-être souffert différents préjugés qui font qu’aujourd’hui, elle perd confiance en elle, explique Djely Tapa. Je veux leur dire à toutes que dans le sang des femmes noires coule la force des reines et des guerrières africaines. Pas des femmes de guerriers, de vraies guerrières. »

Malgré la barrière de la langue, cette volonté d’insuffler une force aux femmes est tangible. « On m’a dit quelques fois que je prends pas mal de place sur scène », dit Tapa dans un éclat de rire. Cette éloquence et cette prestance, elles viennent sans doute un peu de sa mission de transmission de griotte. Mais aussi de sa fougue de femme libre.

Djely Tapa lancera Barokan sur la scène du Ministère vendredi soir à 21 h.

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