Ingrid St-Pierre, du naufrage au rivage

Ingrid St-Pierre offre son album le plus intimement universel et son plus lumineux avec «Petite plage».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Ingrid St-Pierre offre son album le plus intimement universel et son plus lumineux avec «Petite plage».

Le cher vieux lecteur CD, dans l’auto, vit mal l’hiver. Gèle. On insère l’objet, on attend, ça finit par indiquer « Error », et puis rejet. Violent. La plupart du temps, la vilaine bête n’accepte d’ingérer sa nourriture qu’au troisième ou au quatrième morceau. Le nouvel album d’Ingrid St-Pierre a donc démarré à la piste 3, Les éléphants massaï. Avec des notes de piano nimbées d’écho, comme autant de bulles remontant à la surface des choses. Première impression très aquatique, ou alors très flottante. Le titre d’après, Les amoureux scaphandres, a confirmé en mots ce que les sons disaient. Bulle de bonheur.

Une fois le disque fini, c’est reparti tout seul, cette fois à la piste 1. Et la bulle a éclaté. Ingrid, d’une voix presque sombre, ne chantait pas sa joie : « Une fille à la mer, une mère s’effile / J’ai tout foutu en l’air et je ne tiens qu’à un fil […] Je me noie tant je tangue et là je vais m’échouer / Et là je vais m’échouer… » La musique était encore liquéfiante, mais Ingrid au timbre sombre sombrait.

Perdue corps et biens

« C’est là que j’étais, à pareille date il y a un an. Au fond. En grosse dépression. J’ai passé les Fêtes sur les genoux. C’est ça que ça dit, cette chanson. » Dans le café du Mile-End où je la retrouve (café fermé, sauf pour nous), on se regarde, chamboulés tous les deux. C’est bien à ça que ça sert, les chansons : à se connaître, à se reconnaître.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

« Ça a commencé par un épuisement. J’avais pas dormi depuis deux ans. Trop poussé la machine. J’ai étiré ça tout l’automne, et puis en janvier, j’ai coulé. Un soir, autour de cinq heures, mon chum me demande d’aller chercher je ne sais plus quoi à l’épicerie, pour souper. Je suis revenue une heure et demie plus tard, j’avais perdu mon chemin. Je ne savais plus ce que j’allais chercher. » À la dérive, pour rester dans l’analogie de la « fille à la mer ». Ingrid St-Pierre perdue corps et biens, au large. « C’est ça. Je suis rentrée avec rien. Non seulement j’avais rien acheté, mais je n’étais plus rien. Ni une conjointe, ni une mère, ni une chanteuse. Rien. »

Envisager la fin, chanter la suite

Un album a surgi de ce rien, entre la chanteuse et toutes celles et tous ceux qui un jour frappent un mur. Ou tombent à l’eau. Ça lie l’artiste et l’auditeur dans l’instant présent, comme dans la chanson Les épousailles, qui est au beau milieu de l’album et qui me fait tellement penser à La non-demande en mariage de Brassens : « Mais ne m’épouse pas s’il te plaît / Tout ce que l’on se promet / C’est du cinéma / L’éternité c’est pas si long que ça. » Plaidoyer pour l’instant d’éternité, ode au moment qui a lieu mais ne revient pas, acceptation de soi sans lendemain : c’est beaucoup le propos de Petite plage. Une plage certes petite, mais assez grande pour contenir l’existence au grand complet. Grain de sable dans l’immensité.

« On n’a pas besoin de grand-chose dans la vie : c’est banal à dire, mais il faut juste s’aimer comme on est. J’ai passé ma vie à me battre contre la culpabilité. Je me sentais coupable si j’emmenais Polo [son jeune garçon] en tournée, coupable de l’allaiter entre deux parties de show, coupable de rentrer tard… quel genre de mère j’étais ? Quand je le laissais à ma belle-mère, quel genre de mère j’étais ? Je me sentais coupable de tout, de tout ! Je me sentais même coupable ne pas aller bien, je me disais : “T’es qui, toi, pour te plaindre ?” Ben il y a quand même eu un moment où je pensais que je ferais jamais plus d’albums. Rien que d’y penser, j’avais des haut-le-coeur. Je me souviens de la fois où j’ai appelé papa pour lui demander de me prendre dans sa compagnie… La chanson, c’était fini. »

L’égoïsme nécessaire

Difficile d’imaginer une Ingrid St-Pierre dont les chansons ne seraient pas le prolongement naturel, un geste plus fort qu’elle, la manière privilégiée de tout exprimer. Entre sa tête, son coeur, ses doigts et les notes du piano, ça semble tout connecté, depuis toujours, au moins depuis ce café à Trois-Rivières où elle jouait tout Richard Desjardins à l’endroit et à l’envers. F-i-fi, n-i-ni, vraiment ? « Vraiment. Je ne voulais pas qu’on me voie, qu’on m’entende, encore moins refaire un album. Quand j’ai recommencé à écrire, c’est parce que j’avais des choses à me dire. Comme un journal personnel. En faire des chansons, je m’en foutais complètement. J’avais pas d’autre lecteur que moi, même quand j’écrivais à propos de mon chum, ou de mon fils. À la fin, il y a un album, mais c’est l’album le plus égoïste de ma vie. Ma petite plage à moi. »

Je ne voulais pas qu’on me voie, qu’on m’entende, encore moins refaire un album

Évidemment, ce faisant, à force de creuser en soi, on trouve les autres. Et Ingrid St-Pierre offre, un an plus tard, un an après la fin, son album le plus intimement universel, son plus lumineux, son plus bienfaisant, son plus ouvert. À chaque titre, on constate : moins elle se regarde écrire, moins elle cherche la perfection dans la prosodie, plus son art d’écriture chansonnière gagne à la fois en efficacité et en beauté. Dans La lumineuse (lettre à mon fils), elle ne se demande pas si ce qu’elle veut pour son Polo est trop demander : elle y va, transmet ce qu’elle veut transmettre, et puis advienne que pourra : « À chaque seconde tout commence / En naissance toujours, on existe. » Dans La vie devant, Ingrid avance, yeux grand ouverts : « Nous sommes la vie dans la chaumière / Un petit garçon noctambule / Rue Saint-Denis, la ruelle / Et la vie devant nous. »

La pleine lumière

« La différence, c’est que j’avance en toute connaissance de cause. J’ai encore peur, j’aurai toujours peur, mais c’est correct. Je serai toujours un peu scolaire, bien préparée, c’est correct, peut-être un peu moins perfectionniste. On a nos patterns, c’est correct. Mais changer, ça aussi c’est possible. » L’album, notons-le, est à l’enseigne de Simone Records. Jusque-là, elle n’avait enregistré qu’au sein de La Tribu. « Il y a un avant et un après, quand tu passes à travers une dépression. C’est une occasion à saisir aussi, pour voir qui tu peux être ailleurs. »

Et Ingrid d’ajouter: « On est tellement nombreux à vivre ça. On mêle l’orgueil et la fierté. On pense qu’on peut s’en sortir tout seul, mais non. Ça prend les proches, et ça prend du temps. Et après, ce que tu réussis à faire, tu peux en être content. Cet album, j’en suis fière pour moi. Si ça parle à d’autres, tant mieux ».

Petite plage

Ingrid St-Pierre, Simone Records