La belle vie de Maggie Rogers, dans ses propres mots

L’artiste de 24 ans Maggie Rogers s’apprête à prendre la planète pop d’assaut de la plus douce manière, avec des chansons mûries, confortables et rêvasseuses.
Photo: Christopher Polk Agence France-Presse L’artiste de 24 ans Maggie Rogers s’apprête à prendre la planète pop d’assaut de la plus douce manière, avec des chansons mûries, confortables et rêvasseuses.

« Pendant longtemps, ma vie a été racontée par les autres, parce que c’est comme ça que ça fonctionne, le journalisme », estime sans rancune Maggie Rogers, qui s’y connaît un peu, ayant envisagé un moment d’exercer la profession. Son nouvel album, le bien nommé Heard It in a Past Life, est pour elle « la chance enfin de raconter [sa] vie, à [sa] manière, avec [ses] propres mots et en prenant le temps nécessaire pour le faire », affirme la musicienne américaine de 24 ans, qui s’apprête à prendre la planète pop d’assaut de la plus douce manière, avec des chansons mûries, confortables et rêvasseuses.

« Bonjour, ça va ? » s’enquiert d’abord la musicienne, jointe « sous la pluie à Los Angeles ». Le sourire dans la voix et dans un très bon français, je vous en prie : « Oui, je parle un peu français parce que j’habite en France depuis… quatre mois déjà ? J’habite à Paris — c’est différent de l’accent québécois ! » dit-elle en rigolant, suggérant ensuite de poursuivre l’entrevue en anglais, par souci de clarté.

Pour l’auteure, compositrice et interprète de l’heure sur la planète pop, le dévoilement de Heard It in a Past Life fait l’effet d’une première, bien qu’elle ait déjà deux autres disques à sa ceinture. « Je suis si excitée ! J’aime tellement cet album, et j’ai attendu tellement longtemps avant de pouvoir le présenter. C’est comme la célébration de tout ce qui m’est arrivé au cours de la dernière année », lance Maggie Rogers.

Parlons plutôt de ce qui lui est arrivé au cours de ces deux dernières années. En 2016 apparaissait sur YouTube les images d’une classe de maître offerte par Pharrell Williams à la New York University’s Clive Davis Institute of Recorded Music, où a étudié Rogers après une formation au Berklee College of Music de Boston. Une poignée d’étudiants venaient lui faire entendre leur travail de fin de session, l’enregistrement d’une de leurs compositions originales qu’ils avaient aussi réalisée. Maggie avait écrit la sienne, Alaska, en une quinzaine de minutes. Son travail a laissé Williams béat, la vidéo est rapidement devenue virale, Capitol l’a mise sous contrat et, après la parution d’un mini-album en février 2017, voici son « major label debut ».

À son image

Ça, c’est précisément l’histoire racontée par les autres. « Aujourd’hui, je suis emballée de pouvoir exprimer qui je suis, mon humanité en quelque sorte, sans raccourcis, sans que les gens reçoivent des versions différentes de ce que je suis. » Une jeune femme des vastes campagnes du Maryland où elle a grandi, qui a ensuite vécu cinq ans dans le tumulte de New York.

« Je compose des chansons et fais des disques d’abord pour moi, pour m’aider à comprendre le monde qui m’entoure. Ma vie, mon univers, ma manière de percevoir », dit celle qui se décrit comme une introvertie. « Je ne compose pas si souvent que ça et, lorsque je le fais, tout se met en place plutôt rapidement. Je passe plus de temps à mariner mes idées, à les développer de l’intérieur… Les mettre sur papier puis les enregistrer, c’est mon côté extraverti. »

Maggie est agacée lorsque d’aucuns insistent sur le caractère « naturel » — lire : champêtre — de ses chansons, puisqu’elle a vécu jusqu’ici sa vie d’adulte dans la grande ville. Son style est l’amalgame de ces deux influences : la musicienne, qui maîtrise la harpe, le banjo, la guitare et le piano, accompagne ses chansons autrefois très folk d’un squelette de pop électronique dansante, avec une scintillante touche de gospel, notamment dans les choeurs de Fallingwater.

Vêtues d’une simple guitare, ses compositions s’apprécient autour d’un feu de camp ; habillées par un orchestre et des synthétiseurs, elles pourraient donner l’envie de danser dans un club. Un disque à son image, insiste Margaret Debay Rogers, qui supervise et réalise le tout.

Elle est tout de même allée chercher de l’aide extérieure, notamment de Rostam Batmanglij (Vampire Weekend) et de l’omnipotent réalisateur Greg Kurstin (Adèle, Sia, Paul McCartney). « C’est le fun, travailler avec d’autres. S’installent alors un dialogue, un partage d’expertise. Mais c’est aussi la chance de voir le monde à travers leur regard, d’écouter la musique avec leurs oreilles, de comprendre leur processus de création. »

Qui veut signer ?

Or, l’autre facette de son histoire se lit en filigrane de son parcours scolaire : passionnée de musique depuis l’enfance, elle s’est dotée d’outils pour non seulement en maîtriser les formes, mais aussi les mécanismes de sa mise en marché. Ce nouvel album paraît sur l’étiquette Debay Sounds. « C’est ma compagnie, et je possède mes bandes maîtresses, que j’ai signées en licence chez Capitol pour qu’ils les exploitent un certain temps. Ensuite, elles me reviennent. » Au magazine Billboard, elle déclarait : « D’un point de vue strictement d’affaires, la vidéo avec Pharrell m’a donné suffisamment de poids pour [me présenter aux maisons de disques en disant] : “Voici mes conditions, qui veut signer ?” »

Je compose des chansons et fais des disques d’abord pour moi, pour m’aider à comprendre le monde qui m’entoure. Ma vie, mon univers, ma manière de percevoir.

En plein contrôle de sa voix et de sa carrière, Maggie Rogers continue d’apprendre son métier, mais loin des bancs d’école. « La différence entre ce qu’on apprend à l’école et la réalité de ce milieu est un peu comme apprendre le français et déménager dans un pays où on parle vraiment le français : tu peux lire tous les livres que tu veux, y’a rien comme d’être plongée dans le milieu. Mais ce que j’ai surtout dû apprendre, c’est que ma vie personnelle mène ma carrière, et non l’inverse. Oui, travailler, enchaîner les entrevues, faire les tests de son, mais aussi prendre le temps d’aller faire la fête avec mes colocs et m’amuser. »

Et d’insister : la vie de tournée, c’est plus que du travail, c’est du bonheur. « C’est le fun, rencontrer des gens chaque soir, changer de ville, se baigner dans d’autres cultures. La chimie est différente à chaque concert et c’était important pour moi d’avoir un orchestre me permettant de réagir à ça et d’être créative en même temps. J’ai fait cet album en réfléchissant à la manière d’assouvir ma créativité tout en tournant avec ces chansons pour les deux prochaines années. »

Maggie Rogers sera au MTelus le 22 mars prochain, elle qui avait dû reporter son concert de novembre dernier pour honorer l’invitation faite à la dernière minute par le plateau de Saturday Night Live.