Le déclic Fauré de Louis Lortie

Louis Lortie note une certaine recrudescence de l’intérêt pour la musique de Fauré à l’aube du centenaire de sa mort, qui sera commémoré en 2024, remarquant par exemple qu’il y a davantage d’enregistrements que par le passé.
Photo: Elias Photography Louis Lortie note une certaine recrudescence de l’intérêt pour la musique de Fauré à l’aube du centenaire de sa mort, qui sera commémoré en 2024, remarquant par exemple qu’il y a davantage d’enregistrements que par le passé.

« Mon véritable déclic à l’égard de la musique de Fauré est assez récent », avoue franchement Louis Lortie, qui donnera à la salle Bourgie trois concerts dont le compositeur français est la pièce maîtresse.

La confession est franche. Pourtant, ce qui a mené Louis Lortie à « plonger » et à approfondir Gabriel Fauré (1845-1924) est encore plus surprenant. « Ce sont plusieurs compositeurs contemporains qui ont sonné l’alarme et m’ont suggéré de m’intéresser davantage à Fauré. Il s’agit pourtant de créateurs de musique extrêmement avancée. Ainsi, Luciano Berio n’arrêtait pas de me dire : “Fauré est le grand méconnu du romantisme tardif.” Puis, quand j’ai préparé le Quintette de Thomas Adès, dans un passage où je ne comprenais pas trop ce qui se passait, Adès m’a dit : “C’est très simple : pense à Fauré ! C’est une chute libre harmonique, comme dans Fauré.” »

En approfondissant l’oeuvre du compositeur, Louis Lortie en est sorti lui-même convaincu : « Cette modernité me fait dire que la musique de Fauré va être redécouverte, car on va redécouvrir des choses qui se passent au niveau harmonique. Fauré, c’est très moderne. Je travaillais hier le scherzo du 2e Quatuor avec piano et j’avais l’impression de jouer de la musique américaine. Il y a un côté minimaliste avec un aspect rythmique très avancé, sous une enveloppe pourtant très classique et académique. »

Un rendez-vous manqué

Cette accointance aurait pu s’opérer il y a très longtemps. « Mon grand professeur à Montréal était Yvonne Hubert (1895-1988). Or, Yvonne Hubert, très proche de Fauré, a travaillé beaucoup d’oeuvres avec lui. C’est Fauré qui lui a donné son 1er Prix de conservatoire, en 1910. Elle avait 15 ans. Fauré était président du jury et n’était pas sourd à l’époque ! Voyez, on dit souvent : “Je ne regrette rien.” Moi, je ne peux pas dire cela, car si j’avais été un peu plus vieux et plus mature, j’aurais fait parler Yvonne Hubert, je lui aurais joué plein de Fauré. Je suis passé à côté de cela. »

Les concerts à la salle Bourgie cultiveront la diversité. « Fauré est un compositeur très riche qui va dans tellement de directions à différentes périodes. C’est ce que je souhaite que l’on retrouve, à travers des oeuvres en solo, à quatre mains, des sonates et des quatuors. »

« On peut se permettre de faire cela à la salle Bourgie », se réjouit le pianiste qui, dans ses rares récitals à Montréal, s’est produit à la Maison symphonique de Montréal programmant des oeuvres phares du répertoire, Préludes de Chopin ou Années de pèlerinage de Liszt : « Pour les gens qui organisent les choses, je n’aurais évidemment pas osé un concert tout Fauré à la Maison symphonique ! »

Louis Lortie note une certaine recrudescence de l’intérêt pour la musique de Fauré à l’aube du centenaire de sa mort, qui sera commémoré en 2024, remarquant par exemple qu’il y a davantage d’enregistrements que par le passé. « Le public s’est davantage familiarisé avec des oeuvres différentes. Il en va d’ailleurs de même avec bien des compositeurs. Regardez Saint-Saëns : le public ne connaît Saint-Saëns ou Fauré qu’à travers certaines oeuvres. »

Cette remarque remet en mémoire une discussion avec le défunt collègue Claude Gingras, en 2018, après la parution du remarquable disque des Concertos nos 1, 2 et 4 de Saint-Saëns par Louis Lortie (l’un de nos dix disques de l’année 2018), un échange portant sur les raisons possibles de l’étrange ostracisme dont souffre le remarquable 4e Concerto de Saint-Saëns, absent des programmations de concerts par rapport aux Concertos nos 2 et 5. « Tiens ! Justement, relève le pianiste, je vais jouer le 4e Concerto de Saint-Saëns avec l’Orchestre symphonique de Toronto en tournée. Mais à Montréal, ils ne l’ont pas pris ! Ils ont choisi les Variations symphoniques de Franck. C’est une belle oeuvre aussi, mais on la joue plus souvent… »

Lortie lui-même nous fait part d’une réévaluation récente : « Puisque nous parlons de César Franck. Les Djinns, j’étais passé complètement à côté. J’avais entendu cela une fois, joué assez médiocrement, et je m’étais dit que ce n’était pas intéressant. Or là, après l’avoir analysée et préparée avec un de mes étudiants, je me rends compte que c’est une partition remarquable. »

Une équipe rodée

Les concerts de la semaine à venir sont le fruit d’une collaboration avec la Chapelle musicale Reine Élisabeth de Belgique, où Louis Lortie enseigne à sept pianistes. « J’y fais beaucoup de musique de chambre. Nous sommes allées au Domaine Forget avec un projet de quatuors avec piano de Brahms et de Fauré. Comme cela avait très bien fonctionné, nous avons contacté Isolde Lagacé à la salle Bourgie avec le souhait de reprendre Fauré. J’imagine qu’on ne doit pas souvent entendre les quatuors avec piano de Fauré à Montréal. »

Cette modernité me fait dire que la musique de Fauré va être redécouverte, car on va redécouvrir des choses qui se passent au niveau harmonique. Fauré, c’est très moderne. Je travaillais hier le scherzo du 2e Quatuor avec piano et j’avais l’impression de jouer de la musique américaine.

À partir de l’idée chambriste a émergé un projet plus large avec l’idée du mélange des pièces pour piano seul ou à quatre mains, d’autant que Louis Lortie prépare un projet discographique Fauré. C’est ce qui explique le choix de la Ballade pour piano opus 19, du 9e Nocturne et de Thème et variations opus 73.

« Les musiciens seront les mêmes qu’à Forget, les jeunes musiciens de la Chapelle Reine Élisabeth, dont le violoniste canadien Kerson Leong, un talent extraordinaire. Tout est déjà rodé. » On trouvera donc autour de Louis Lortie le pianiste Nathanaël Gouin pour la Suite Dolly à 4 mains, ainsi que le violoniste Kerson Leong, l’altiste Hélène Desaint et la violoncelliste Astrig Siranossian. Lors du concert du mardi 22, Louis Lortie laissera la partie de piano du 1er Quatuor à Nathanaël Gouin afin de s’associer à Kerson Leong dans la sublime Sonate pour violon et piano no 1.

Le jeudi 24 janvier, le troisième concert sera une soirée avec en duo Hélène Mercier. Le programme, filmé par ProdCan, associera la 1re Suite de Rachmaninov, la 1re Suite d’Arensky, une version pour deux pianos de La mer de Debussy et les Danses symphoniques de Rachmaninov, oeuvre que Louis Lortie considère comme la plus redoutable des quatre.

« Les Danses symphoniques sont une oeuvre curieuse. Il y a vingt ans, on ne les comprenait pas vraiment. Mais il en va de même avec le 4e Concerto pour piano. Le dernier Rachmaninov dérangeait le public parce qu’il ne retrouvait pas le Rachmaninov auquel il s’attendait. Désormais, le public s’ouvre davantage à ces oeuvres. » Louis Lortie regrette beaucoup qu’aucune bande ne témoigne de la rencontre entre Rachmaninov et Horowitz dans cette partition, mais il a savouré les archives sonores récemment découvertes dans lesquelles le compositeur présente sa composition à Eugène Ormandy avant la création de la version orchestrale.

Quant au piano des concerts montréalais, il n’est pas encore choisi. Louis Lortie va tendre une oreille attentive au piano Érard de la salle Bourgie dans certaines pièces et témoigne d’un grand intérêt pour un Bösendorfer récemment arrivé en ville.

Le concert de la semaine

ECM+. Après un premier hommage à Gilles Tremblay en janvier 2018, l’Ensemble contemporain de Montréal (ECM+), l’Ensemble Paramirabo et le Conservatoire de musique de Montréal s’unissent au quintette à vent Choros, à Magnitude6, au baryton Vincent Ranallo et à la pianiste Louise Bessette. Parmi les oeuvres, À quelle heure commence le temps ? vingt ans après sa création. Le concert sera précédé, à 18 h 30, d’une table ronde parcourant l’héritage du compositeur. Vendredi 25 janvier, à 19 h 30, au Conservatoire de musique de Montréal.

Trois soirées avec Louis Lortie

Salle Bourgie, les 22, 23 et 24 janvier à 19 h 30