Les relations quantiques de la violoniste Jessica Moss

Jessica Moss a passé sa carrière à jouer au sein des formations montréalaises A Silver Mt. Zion et Black Ox Orkestar, en plus de collaborer aux projets variés de Godspeed You! Black Emperor, Sarah Davachi, Arcade Fire et Katie Moore.
Photo: Joseph Yarmush Jessica Moss a passé sa carrière à jouer au sein des formations montréalaises A Silver Mt. Zion et Black Ox Orkestar, en plus de collaborer aux projets variés de Godspeed You! Black Emperor, Sarah Davachi, Arcade Fire et Katie Moore.

« Je crois vraiment que d’avoir passé les vingt dernières années en tant que membre de groupes, à travailler, à jouer sur scène, à réfléchir en groupe, avec les bonheurs et les problèmes qui viennent avec ça, m’a préparée à vivre l’expérience en solo », explique Jessica Moss, violoniste et compositrice de musique d’avant-garde qui, deux mois après avoir lancé son nouvel album, Entanglement, trouve enfin le temps de nous le présenter sur scène, jeudi prochain au Bar le Ritz PDB.

Ça y est, les vannes se sont ouvertes pour Jessica. Après une première maquette autoproduite lancée discrètement en 2015, un premier album solo officiel (Pools of Light) paru en mai 2017, la musicienne n’a pas traîné les pieds et a vite enchaîné avec l’envoûtant Entanglement, lancé l’automne dernier. « Depuis, mon horaire de tournée a été incroyablement chargé ; j’ai failli laisser tomber l’idée d’un lancement à Montréal, puis je me suis dit que j’aurais été déçue de ne pas vivre ce moment avec le public. »

Mieux vaut tard que jamais, d’autant que cet album le mérite. Moss, qui a passé sa carrière à jouer au sein des formations montréalaises A Silver Mt. Zion et Black Ox Orkestar, en plus de collaborer aux projets variés de Godspeed You ! Black Emperor, Sarah Davachi, Arcade Fire, Katie Moore, on en passe, a une voix forte et une démarche à la fois exploratoire et complètement familière dans son sens intuitif des harmonies et de la spatialisation de ses matériaux sonores de prédilection, son violon et sa voix.

L’intrication au coeur du projet

Entanglement s’écoute en deux temps. Face A, la longue Particles, son introduction de notes de violons atomisées, puis coulantes, jusqu’au drone apparaissant à la mi-parcours (un son de synthé modulaire de l’ami Radwan Ghazi Moumneh, cofondateur du studio Hotel2Tango), qui aiguille la composition vers une seconde moitié baignée dans des pistes vocales contemplatives. La magnifique face B est quant à elle plus naturelle, la composition Fractals ici découpée en quatre mouvements, tous traversés par la même idée mélodique portée par les pistes de violons et de voix.

Entre néo-classique et musique expérimentale, sobre et touchant, un disque solo inspiré… par la complexité des relations humaines. Ce n’est évidemment pas une coïncidence : « C’est grâce à tout ce que j’ai vécu en groupe, avec ces gens qui sont passés dans ma vie, que je peux aujourd’hui faire cette musique en solo, dit Moss. Être seule sur scène est une expérience tellement différente et, autant j’espère que ce ne sera pas la fin de mon parcours en groupe, autant j’avais vraiment envie de vivre ça. »

Je me sens en complète liberté de jouer en solo, mais en même temps, ça me terrifie chaque fois que je monte sur scène. Il n’y a que moi qui assure, et je dois me mettre dans le bon état d’esprit pour monter et établir le contact avec l’auditoire.

Elle utilise l’analogie scientifique pour exprimer le lien qui nous unit aux autres : Entanglement, comme dans « quantum entanglement » — intrication quantique en français. Explications prudentes de la compositrice, qui admet d’emblée ne pas avoir de connaissances en physique quantique : « C’est de la magie pour moi… L’intrication est un phénomène qui survient lorsque deux particules s’unissent, en quelque sorte, et ce qui peut arriver à l’une d’elles arrivera également à l’autre, même si elles sont tenues à distance. Plus simplement, ça me semblait être une belle image pour évoquer les connexions humaines, pour exprimer la joie, la douleur, la beauté, la vérité effrayante d’être liés l’un à l’autre. »

Jessica Moss doit ressentir davantage cette intrication humaine ces jours-ci, alors qu’on la joint à l’autre bout du monde, où elle joue sur scène avec une troupe de danse contemporaine d’Australie… « C’est drôle, lors de ma dernière tournée, à trois reprises des spectateurs m’ont demandé si j’avais déjà composé pour la danse parce qu’ils pouvaient aisément s’imaginer ma musique servir de trame musicale à une chorégraphie », confie-t-elle.

Nulle n’est compositrice de musique de danse dans son pays ? « C’est weird, hein ? En plus, je viens d’arriver ici, et c’est l’été… » Après Brisbane en septembre, elle retournera une deuxième fois en Australie en mars avec la même troupe, cette fois à l’invitation d’un festival en Tasmanie. « À l’origine, le directeur de la troupe souhaitait que A Silver Mt. Zion, dont il est fan, compose ensemble la musique, mais ce n’était pas possible, avec l’emploi du temps du reste du groupe. Je leur ai suggéré de la composer moi-même, en leur envoyant mes albums. Ils ont aimé ce qu’ils ont entendu. »

Sur scène, Jessica Moss se présente seule, avec son micro, son violon, et tout un arsenal de pédales d’effets, pour donner vie à son oeuvre. « Je me sens en complète liberté de jouer en solo, mais en même temps, ça me terrifie chaque fois que je monte sur scène. Il n’y a que moi qui assure, et je dois me mettre dans le bon état d’esprit pour monter et établir le contact avec l’auditoire. Avoir à prendre toutes les décisions, seule en voyage, seule dans ma création, c’est très libérateur. Ensuite, je reviens à Montréal et je redeviens une maman qui doit être responsable et présente pour ma famille. Je crois que j’avais besoin de vivre ça, d’être laissée seule à moi-même dans mon projet solo. »