Fin de frénésie avant l’accalmie du disque

Alexandre Désilets déploiera en janvier son «Extravaganza», album pop électro, à sa panoramique manière.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Alexandre Désilets déploiera en janvier son «Extravaganza», album pop électro, à sa panoramique manière.

En décembre, les albums ont continué d’affluer, à tel point que l’habituelle bordée des disques de Noël en a été ensevelie sous l’avalanche. Il y avait quelque chose de désespéré dans ces lancements tardifs, un cri troublant : et moi, et moi, et moi ? C’était à qui sortirait une version vinyle qui se voulait irrésistible, une réédition que l’on souhaitait incontournable. Qui a réussi à se faufiler dans le goulot d’étranglement sans y perdre le souffle ? On ne sait pas encore.

Ce que l’on constate, c’est que janvier n’est pas tant la rentrée que la suite, un trop-plein finalement déballé. Ingrid St-Pierre y ménage l’espace de sa Petite plage, qu’elle annonce oasis de paix. Alexandre Désilets y déploie son Extravaganza, album pop électro, à sa panoramique manière. Simon Kearney risque tout — gare aux engelures ! — avec sa Maison ouverte, et l’étonnant groupe Clay and Friends a le minialbum spectaculaire : La Musica Popular de Verdun, titre épatant s’il en est. La nouvelle venue Alicia Deschênes les aura tous et toutes devancés — lancement le 15 janvier — avec un premier album au fort joli nom : Comme June aime Johnny (qui fait penser à l’Emmylou du tandem scandinave First Aid Kit).

 
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir On attend le Caviar qu’offrira en dégustation Jacobus (celui de Radio Radio).

Et ce n’est pas tout, roulement de tambour. Après le Polnareff arrivé juste à temps sous l’arbre, revoilà le superhéros du pop-rock jambon-beurre, j’ai nommé -M-, le cher Matthieu Chédid qui se réinvente le costume pour sa Lettre infinie. Encore heureux qu’il ait des superpouvoirs et puisse brandir la guitare électrique aussi vite que Superdupont sa baguette télescopique : un certain Stephan Eicher, quitte à lui piler sur les charentaises ailées, sonne l’assaut et crie : Huë ! (oui, c’est titre du nouvel album de notre vétéran Suisse).

Le relâchement

Et après ? Ça se calme. On se dépose la galette sillonnée, on se relaxe le CD. Tranquille février, mars pas énervé. Il y a bien le Caviar qu’offrira en dégustation Jacobus (celui de Radio Radio), et une Lou Doillon esseulée qui se contentera d’un Soliloquy, mais il faudra attendre un peu pour découvrir le premier album complet de Charlotte Cardin : on sera patients, ça fait déjà une mèche, d’échantillon en échantillon, qu’on a cessé de piaffer.

 
Photo: Jewel Samad Agence France-Presse Le Lana Del Rey nouveau s’intitulera «Norman Fucking Rockwell».

C’est d’ailleurs que viendra le vent du printemps : le Lana Del Rey nouveau s’intitulera Norman Fucking Rockwell. Bigre. Dans le même ton sans ambages, l’auteure-compositriceLP présentera son Heart to Mouth. Et puis ça déboulera : on reverra les Dido, Avril Lavigne, Madonna… et Claire Boucher (Grimes, pour les intimes). Et le spectacle La Renarde, sur les traces de Pauline Julien, enregistré en studio, sera gravé en album. Notez : que des femmes, et pas des moindres.

Bien sûr que des tas de groupes de gars rempileront, mais allez comprendre, le retour de Hootie and The Blowfish ne me fait pas clapoter dans ma mare. Et si le deuxième disque du Claypool Lennon Delirium risque fort de nous titiller le duvet de l’oreille interne, le poil des jambes se dresse nettement moins pour un Queensrÿche ou un Megadeth de plus.

La belle bulle d’Ingrid

Sur la photo de pochette, dévoilée en décembre en même temps que le premier extrait (L’enneigée) nous parvenait, Ingrid St-Pierre semble flotter. On la dirait hors d’atteinte, alors que c’est le contraire : tout la touche, de près. Si l’album précédent était celui du chemin difficile vers l’accouchement, ce quatrième disque intitulé Petite plage est celui de la félicité familiale, en circuit presque fermé. Une bulle, une belle bulle. La réalisation délicate d’un Philippe Brault semble idéale pour nous permettre d’entrer sans faire de bruit dans cette intimité, où il y a aussi de la place pour la mélancolie et la tristesse, sans lesquelles Ingrid ne serait pas Ingrid : elle n’oublie rien, et surtout pas celle qui a tout oublié. Le rendez-vous doux-amer de l’hiver.