Mathieu Lussier, le nouveau visage d’Arion

Après 37 ans à la tête de la direction artistique de l’orchestre Arion, Claire Guimond passe le relais à Mathieu Lussier.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Après 37 ans à la tête de la direction artistique de l’orchestre Arion, Claire Guimond passe le relais à Mathieu Lussier.

L’orchestre baroque Arion change de direction artistique. Après 37 ans, la fondatrice Claire Guimond passe le flambeau à Mathieu Lussier. L’annonce en a été faite en privé aux musiciens mardi soir. Claire Guimond et Mathieu Lussier ont réservé au Devoir la primeur de leurs commentaires.

« Je suis très heureuse. Quand vous tenez un organisme qui a coulé dans vos veines depuis les débuts de votre carrière, sentir qu’il est entre de bonnes mains et qu’il va y avoir une transition saine et harmonieuse, c’est fantastique. Je suis certaine que Mathieu va amener Arion à de nouveaux sommets », nous dit Claire Guimond, soulagée, en ce lundi matin de janvier, assise aux côtés de son successeur.

Le processus, avalisé à l’automne 2018 par le conseil d’administration, germe depuis quelques années, puisque dans le plan quadriennal soumis aux organismes subventionneurs il y a 18 mois la notion de succession à la tête d’Arion était clairement évoquée. « Nous avons tous l’impression d’être jeunes, beaux et éternels. Penser aux prochaines étapes n’est pas facile : c’est comme faire son testament », ajoute la fondatrice d’Arion. « La tête était consciente qu’il fallait en arriver là, mais le coeur freinait. J’avais du mal à concilier les deux, puis la tête a pris le dessus. »

Une cooptation

Claire Guimond a proposé elle-même le nom de son successeur au conseil d’administration. « J’ai pensé à Mathieu presque tout de suite. Nous avons travaillé ensemble et il m’apparaissait comme la personne idéale. Au conseil d’administration, nous avons formé un comité de plan de relève auquel j’ai suggéré la candidature de Mathieu, ainsi qu’un plan de transition. »

L’autre méthode aurait été d’ouvrir le poste et de chercher. Mais qui chercherait, comment et sur combien de temps ? « En voyant ce qui s’est passé dans d’autres villes, nous avons conclu que ce n’est pas facile, que cela pourrait être très long et générer des incertitudes. »

En juin 2019, Claire Guimond et Mathieu Lussier deviendront codirecteurs artistiques. « La saison 2020-2021 sera ma première saison, mais comme ce sera la 40e saison d’Arion, Claire va rester présente dans la programmation », concède Mathieu Lussier. « Pour 2019-2020, je laisserai Claire mener la barque jusqu’au bout, tout en l’appuyant. J’ai atteint l’âge nécessaire, je n’ai plus besoin de ruer dans les brancards. C’est un beau cadeau qui m’est fait », dit le futur directeur artistique. « Il y a une belle élégance et une belle sensibilité chez Mathieu. Nous travaillons bien ensemble. Dans la période de transition, je ne serai pas là pour m’accrocher, mais pour le soutenir. »

Je me suis engagé auprès de Claire à ce qu’elle reconnaisse son organisation dans deux, trois ou cinq ans

D’ailleurs, les deux directeurs artistiques seront associés dans le choix crucial du nouveau premier violon, poste pour lequel cinq candidats en lice assument à tour de rôle les concerts de la présente saison. Il est sûr que Mathieu Lussier voudra cette personnalité en phase avec ce qu’il perçoit de l’ensemble : « J’ai eu un plaisir immense à revenir à Arion et voir à quel point cet orchestre a changé en cinq ans : l’énergie sur scène, le renouvellement de l’image et le changement de génération avec des musiciens dans la jeune trentaine. »

L’ombre des Violons du Roy

Alors que Mathieu Lussier a désormais un profil de chef, Arion est réputé pour être un ensemble accueillant des expertises diverses. « Mon souhait est qu’Arion reste un ensemble d’accueil », nous dit Mathieu Lussier. « Ce qui compte, c’est la communication avec le public. Je ne pense pas que le monde de la musique a besoin de ma conception d’une oeuvre, mais je pense que j’ai une capacité de communiquer avec le public en général, et cela va être important. » Le nouveau chef dirigera un programme par saison, peut-être deux. « Je me suis engagé auprès de Claire à ce qu’elle reconnaisse son organisation dans deux, trois ou cinq ans. Je n’ai donc pas l’intention, et j’en fais le serment aujourd’hui, que cela devienne “mon orchestre”. L’envie de susciter des collaborations m’excite bien plus que de me dire “enfin un carré de sable à moi tout seul”. » Et pour bien préciser sa pensée, Mathieu Lussier ajoute : « Il y a beaucoup d’ensembles de musique ancienne à Montréal et beaucoup sont les créatures d’une personnalité forte. Si j’ai envie d’être une personnalité forte, j’ai envie que ce soit d’une façon différente, collégialement. »

Si Mathieu Lussier s’est fait un nom par son association de six années comme chef associé des Violons du Roy, il ne pense pas que cela va être un handicap : « Il y a quelques mois, les gens m’associaient encore aux Violons du Roy, mais c’est terminé. Il y a tout à gagner de ce parcours aux Violons du Roy, pour Arion et pour tout le monde. L’invitation de Claire Guimond est arrivée à point, car en fin de cycle et à un moment où j’ai de l’énergie à investir à faire vivre le monde de la musique ici, et je cherche qui, à l’intérieur d’Arion, pourrait me dire : “Lui, ce n’est pas un vrai, ce n’est pas un puriste.” »

Quant à la singularité d’Arion, elle demeurera : « Lorsque Claire m’a impliqué dans Arion, elle m’a parlé du langage baroque. C’est la maîtrise du langage qui importe et cette maîtrise du langage fait que les Violons du Roy ne seront jamais un orchestre de musique ancienne, parce que ce langage ne vient qu’avec des gens qui le parlent. La façon dont les musiciens des Violons du Roy ont été formés fait qu’ils sont certes sensibilisés à ce langage, mais n’en sont pas des spécialistes. Il y a trois ans, Arion a donné un concert Campra et Couperin avec La Chapelle de Québec. Le son de ses instruments ce soir-là, particulièrement dans Couperin, m’a rappelé combien j’aime ces sonorités-là et combien je suis impliqué dans ce monde. Claire sait bien que le fait de continuer à jouer du basson moderne et de diriger des orchestres modernes pourrait me rendre suspect aux yeux de certains. Mais je pense que ces gens sont très peu nombreux. »