Mécanik Synthétik, l’assurance-synthé

Guillaume Chabot et Véronique Lanthier ont passé une bonne partie de leur temps des Fêtes sur ce monstrueux Elka X705, un synthétiseur analogique fabriqué en Italie à la fin des années 1970.
Photo: Photos Catherine Legault Le Devoir Guillaume Chabot et Véronique Lanthier ont passé une bonne partie de leur temps des Fêtes sur ce monstrueux Elka X705, un synthétiseur analogique fabriqué en Italie à la fin des années 1970.

Profitant des Fêtes, Le Devoir s’invite chez ceux qui fabriquent et réparent la musique, perpétuant un savoir dont ils repoussent les frontières pour s’ouvrir aux sons d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs. Cinquième escale, l’atelier de Mécanik Synthétik, où les vieux claviers prennent un coup de jeune.

L’entreprise répond aux appels de détresse de tous les claviéristes du Québec, soutient Guillaume Chabot. « Sans nommer tous les musiciens qu’on a servis, je dis qu’on travaille avec beaucoup d’entre eux — du groupe de Richard Séguin à Arcade Fire ! » dit le luthier qui, avec sa conjointe, Véronique Lanthier, a fondé l’atelier de réparation Mécanik Synthétik, l’une des rares « cliniques » du clavier vintage de la région montréalaise.

Véronique et Guillaume n’ont pas pris congé durant le temps des Fêtes. La faute, notamment, au monstrueux Elka X705, un synthétiseur analogique fabriqué en Italie à la fin des années 1970, « le genre d’instrument dont se servait Jean-Michel Jarre », dit Véronique. Deux gros claviers, un pédalier, plein de boutons jaunes, rouges, verts et blancs : « Y a des milliers de composantes là-dedans », insiste-t-elle, et possiblement une quarantaine d’heures de travail pour le remettre en état. Un véritable chantier, et tant pis pour les vacances.

Au début, on rachetait de vieux instruments sur Kijiji, un vieux Wurlitzer tout brisé par exemple, qu’on restaurait pour les revendre

Depuis 2013, le couple, qui s’est formé durant des études en arts plastiques au cégep Marie-Victorin il y aura bientôt vingt ans, s’est positionné sur la scène musicale comme l’une des rares et fiables ressources pour remettre en forme les synthétiseurs d’époque. Véronique et Guillaume ont fait le décompte : pas moins de 1350 réparations depuis qu’ils ont fondé leur entreprise, Mécanik Synthétik, « la moitié d’entre elles réalisées ces trois dernières années. Y a vraiment eu un gros boom dans le marché pour l’entretien et la réparation », insiste l’artisan. Véronique enchaîne : « Guillaume s’occupe plus du côté électronique avec ses schémas, de l’analyse des problèmes. Moi, je suis plus technicienne : le nettoyage des pièces, des contacts, la soudure, remplacer tel ou tel élément. »

À l’origine, nos deux luthiers ne s’imaginaient même pas en faire un métier. « Réparer des affaires, je faisais ça depuis que je suis tout jeune », raconte Guillaume, qui, avant de se lancer dans la réparation de synthétiseurs, fabriquait des caves à vin avec Véronique. « On n’était pas heureux là-dedans, alors on cherchait autre chose et ça semblait fantastique de réparer des instruments de musique. Au début, on rachetait de vieux instruments sur Kijiji, un vieux Wurlitzer tout brisé par exemple, qu’on restaurait pour les revendre. »

De réparations en reventes, ils ont vu leurs premiers clients se manifester avec des instruments défectueux : « Au début, on refusait d’y toucher, mais on a finalement réalisé qu’il y avait beaucoup de demande pour un service de réparation, alors on s’est lancés là-dedans. » Même pas besoin de s’annoncer : la scène musicale québécoise n’est pas si grande, explique Véronique, de sorte que la clientèle, satisfaite du travail accompli par Mécanik Synthétik, se chargeait elle-même de passer le mot.

 
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Guillaume s’occupe plus du côté électronique avec ses schémas, de l’analyse des problèmes. Moi, je suis plus technicienne: le nettoyage des pièces, des contacts, la soudure, remplacer tel ou tel élément», dit Véronique Lanthier.

Autodidactes par nécessité (parce que « y a pas d’école pour apprendre à réparer des synthétiseurs »), Véronique et Guillaume ont dû apprendre les secrets des objets électroniques, les subtilités de leurs composantes, la mécanique des millions de sonorités uniques que ces claviers offrent. « Je me suis lié d’amitié avec des vieux techniciens, raconte Guillaume, certains qui en réparaient, certains qui sont simplement experts en électronique — même un ami, Gilbert, qui réparait de vieux téléviseurs et des amplis à lampes. J’allais les visiter avec mes schémas et mes questions, j’ai beaucoup appris d’eux. »

Les claviers fabriqués par la célèbre firme Moog n’ont plus de secrets pour Mécanik Synthétik… ou presque : « Moog n’offre pas le service de réparation de leurs claviers vintage et ne nous aide pas beaucoup lorsqu’on a des questions », alors le duo se débrouille, dit Véronique. « Par contre, renchérit Guillaume, Dave Smith, l’inventeur du [légendaire synthétiseur polyphonique analogique] Prophet-5, offre un service fantastique avec sa compagnie Sequencial. Je leur écris un courriel, ils me répondent dans la demi-heure ; grâce à ça, on arrive à tout réparer, même leurs instruments plus récents. »

Les plus gros défis que le couple a rencontrés ? Guillaume : « Réparer un MemoryMoog. Un gros, gros synthé polyphonique vintage avec des composantes digitales de l’époque des premiers ordinateurs — tu vois, les floppy discs ? C’est vraiment primitif. Des trucs allemands aussi, comme le PPG Wave 2.2. Ou le Yamaha CS-80, on n’en a réparé qu’une fois. Ça, c’est une vraie grosse bibitte qui pèse plus de 200 livres. Elle est restée longtemps dans l’atelier… »

Et c’est sans compter les urgences. « Parfois, on a des délais très serrés à respecter, surtout pendant la période des festivals, abonde Véronique. Quand arrive le Festival international de jazz de Montréal, on est souvent appelés pour faire des réparations de dernière minute. » Quand, l’automne dernier, un écervelé a aspergé la scène du Paramount de Rouyn-Noranda avec le contenu d’un extincteur d’incendie, l’orchestre de Yes Mccan a eu la frousse, raconte Guillaume : « Le lendemain, tous ces instruments étaient dans notre atelier : tous vintage, tous remplis de poudre blanche. Le [synthétiseur analogique] ARP Odyssey, y a beaucoup de potentiomètres à glissoirs… On a dû tout démonter la machine pour la nettoyer. »

« La plus grande satisfaction qu’on peut avoir, c’est de réussir à sauver un instrument, poursuit Véronique. On en trouve parfois qui sont en très mauvais état ; à la fin, l’instrument est fonctionnel, le client est vraiment heureux. » Guillaume parle de la restauration de ces vieux claviers comme d’un « combat contre la mort. On les ressuscite, parfois. Ensuite, le plaisir, c’est d’écouter les disques que font nos clients, et y reconnaître tel ou tel synthétiseur qu’on a réparé. La moitié de nos clients font de la musique exceptionnelle — et en plus, quand ils nous visitent, ils nous donnent un exemplaire de leurs vinyles ! Ça, c’est le bonus qui vient avec notre métier. »