Les Boudreau, facteurs d’instruments de père en fils

Jean-Luc Boudreau fabrique des flûtes sur mesure pour les spécialistes du répertoire ancien; certaines peuvent prendre jusqu’à un an de travail.
Photo: Almut Herden Jean-Luc Boudreau fabrique des flûtes sur mesure pour les spécialistes du répertoire ancien; certaines peuvent prendre jusqu’à un an de travail.

Profitant des Fêtes, Le Devoir s’invite chez ceux qui fabriquent et réparent la musique, perpétuant un savoir dont ils repoussent les frontières pour s’ouvrir aux sons d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs. Quatrième escale, les flûtes et cymbales de la famille Boudreau.

Musiciens et facteurs d’instruments, les Boudreau, père et fils, forment une paire unique. Depuis presque quarante ans, Jean-Luc Boudreau fabrique des flûtes de réputation mondiale destinées aux plus grands instrumentistes de musiques baroque et anciennes. Depuis un an, son fils Philippe forge de son côté des cymbales, un métier qu’il peaufine tout en gardant la cadence au sein de la révélation rock québécoise de la dernière année, le groupe Choses Sauvages.

Philippe Gauthier Boudreau savait depuis qu’il est tout petit qu’il allait un jour travailler dans un atelier. « J’ai toujours vu mon père travailler dans le sien, j’allais même l’aider. Je voyais comment il fonctionnait, travaillant à son compte et à son rythme. Sauf que je ne savais pas encore quel instrument je pourrais arriver à fabriquer ; comme je suis batteur, je me suis dirigé vers les percussions. J’ai réalisé que devenir cymbalier, c’est ce qui me permettait d’être le plus autonome. »

Il n’existe pas d’école de métiers d’arts en cymbale au Québec — en fait, il n’existait même pas de facteur de cymbales au Québec. Les plus près, note Philippe, sont au Nouveau-Brunswick : la célèbre firme Sabian, l’un des quatre grands manufacturiers de cymbales au monde.

« C’est en regardant des vidéos sur YouTube, en posant des questions à d’autres artisans, que j’ai appris, sur le tas, à faire des cymbales. » Il a vendu sa première cymbale au batteur jazz Jim Doxas, il y a à peine un an. « Jim était mon professeur à l’université [Concordia, en musique jazz]. Il a été le premier à me commander des instruments — un hi-hat et une ride. Je lui montrais les tests que j’avais faits, parce que je dois m’adapter à la manière dont joue le musicien. Il me faisait des commentaires et je modifiais ensuite sa cymbale. »

Le bronze avec lequel elle est faite provient d’un fournisseur de la Turquie, lieu de conception, il y a quatre cents ans, des célèbres cymbales Zildjan (aujourd’hui propriété américaine). Philippe Boudreau s’est fait fabriquer une enclume cylindrique spécialement pour son artisanat ; il martèle les plaques de bronze pendant une bonne heure, puis les laisse reposer quelques jours avant de les retravailler jusqu’à la sonorité désirée par le client : « Il y a de grosses différences entre cymbales pour un musicien jazz ou rock, précise-t-il. Le jazz va généralement jouer dans un contexte sans micros, ça prend alors une cymbale plus légère possédant un large registre. Pour jouer du rock, on recherche une cymbale plus épaisse, avec plus d’attaque. »

Le regard paternel

Entre les métiers de facteur de cymbales et de facteur de flûtes à bec, il n’y a absolument aucun lien, insiste Jean-Luc Boudreau, « sauf sur un point : nous sommes tous deux partis de rien. Quand j’ai commencé à faire des flûtes à bec, ici, au Québec, le métier n’existait pas ». Tout comme un professeur de musique a poussé Philippe vers la confection de cymbales, c’est un professeur de flûte qui a pointé Jean-Luc vers son métier. « Mais je n’avais aucune ressource, aucune compétence. J’ai tout appris sur le tas — comme le fait mon fils. Il devra aller en Turquie et en Amérique du Sud voir des maîtres pour apprendre. »

C’est d’ailleurs ce qu’a fait Jean-Luc Boudreau au début des années 1980. Parti en Europe « avec un peu d’argent, mon sac à dos, mon pied à coulisse et mes yeux. J’ai mesuré tout ce que je pouvais dans les musées et dans les collections auxquelles on me donnait accès ». Car voilà tout le défi de faire des flûtes à bec pour ensembles de musiques anciennes : les instruments du XIIe siècle ont disparu… sauf en peinture.

« Avec les instruments de la Renaissance, il y a un peu plus de viande, car certains ont été sauvegardés et sont exposés dans les musées — ça va de petites flûtes de six pouces à un truc qui fait près de deux mètres, avec toutes sortes de tonalités », explique le facteur de flûtes. « Je pars d’une gravure, d’une illustration, trouvée dans les musées. Je sais qu’entre les deux yeux, il y a entre 65 et 66 millimètres de distance ; je compare alors avec la taille de l’instrument sur la toile. » Les gravures italiennes et allemandes du Moyen Âge sont remarquablement justes, aidant l’artisan-historien dans son processus de fabrication. « Ensuite, le défi est de réussir à faire un instrument qui puisse jouer deux octaves et fonctionnera bien dans tous les registres. »

Il fabrique des flûtes sur mesure pour les spécialistes de ce répertoire ancien ; certaines peuvent prendre jusqu’à un an de travail. Jean-Luc Boudreau a également une gamme de flûtes baptisée Aesthé qu’il désigne comme des « flûtes d’études » — en contraste avec ses grandes « flûtes de concert ». Son bois de prédilection ? Le buis européen, très dur et prisé par les facteurs de l’époque baroque, mais il fabrique aussi des instruments à partir d’essences de bois québécois tels que l’érable.

« En Amérique du Nord, nous ne sommes que trois facteurs de flûtes à bec ; ils sont deux ou trois aussi en Allemagne, un en France », relève Boudreau, qui a fabriqué des flûtes pour Francis Colpron, fondateur de l’ensemble de musique ancienne Les Boréades de Montréal, Sophie Larivière, directrice de l’ensemble Flûtissimo, la jeune révélation de Radio-Canada en musique classique (2013-2014) Vincent Lauzer, entre autres virtuoses de l’instrument.

Les flûtes Boudreau ne sont commercialisées qu’à partir de son site Web ou par l’intermédiaire de ses partenaires européens. Ne lui parlez surtout pas des revendeurs au détail : « Ils ne font pas l’entretien de ces instruments, qui en ont régulièrement besoin. Dès la première année d’utilisation, il faut les réharmoniser ; après, le bois vieillit et se comporte mieux. » Dans la bouche d’un professionnel, une flûte à bec aura une espérance de vie de six à huit ans.