Les trésors du «docteur» Chandel

Rajinder Chandel tient une boutique d’instruments de musique sur la rue Saint-Denis, à Montréal. Il est ici posé devant sa douzaine de sitars, tous uniques.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Rajinder Chandel tient une boutique d’instruments de musique sur la rue Saint-Denis, à Montréal. Il est ici posé devant sa douzaine de sitars, tous uniques.

Profitant des Fêtes, Le Devoir s’invite chez ceux qui fabriquent et réparent la musique, perpétuant un savoir dont ils repoussent les frontières pour s’ouvrir aux sons d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs. Troisième escale, l’atelier de Rajinder Chandel, un Montréalais d’origine indienne pour qui aucun sitar ou harmonium n’a de secret.

La petite vitrine encombrée de la boutique Les Trouvailles de Chandel, rue Saint-Denis, ne laisse pas présager des trésors qu’on y trouve. Passé les statuettes de divinités indiennes, les mille parfums d’encens et autres bibelots exotiques se cache l’atelier de Rajinder Chandel, l’unique luthier spécialisé en instruments de la musique classique indienne de notre coin de pays, à qui les ambassadeurs de cette culture au Québec confient leurs sitars, sarangis, tablas et harmoniums amochés.

En ce lundi de décembre, des clients parcourent la grande section de ponchos de laine teinte, de coussins et tapis multicolores alors que trônent, derrière le long comptoir tenu par madame Chandel, des rangées de bols chantants tibétains. Il faut s’enfoncer dans la boutique pour admirer les trésors de Rajinder Chandel : deux douzaines de splendides sitars, tous uniques, accrochés au mur ; les plus gros d’entre ces instruments à cordes pincées et à cordes sympathiques reposent sur le haut d’une large tablette. Il y a aussi une dizaine de sarangis, ces vielles à archet aux sonorités évoquant celles de la voix humaine. Au moins autant d’harmoniums, ces petits orgues à air, et tout un muret d’instruments à percussion.

« J’aime la musique depuis que je suis tout petit, surtout la musique classique », les ragas typiques de la musique hindoustanie du nord du pays, d’où est originaire Rajinder Chandel. Il nous ouvre la porte dans son petit atelier à l’arrière-boutique, où s’empilent les harmoniums et les sitars à rafistoler : « Petit, je jouais des percussions. Il y a toujours de la musique qui joue dans ma tête. »

Parti à l’âge de 18 ans de Delhi avec sa mère pour rejoindre son frère déjà établi à Montréal, Chandel occupait le métier de graveur dans une entreprise de la région montréalaise avant d’ouvrir un dépanneur dans le Quartier latin avec son épouse. « Tranquillement, j’ai fini par ouvrir une boutique pour vendre des instruments de musique indienne » ; son commerce, unique au Québec, accueille la communauté de musiciens passionnés par le répertoire classique de l’Inde. Certains de ses clients, comme le sitariste montréalais Uwe Neumann (fondateur du groupe Ragleela) et Shawn Mativetsky, professeur de tablas à la Faculté de musique de l’Université McGill, l’appellent même « le docteur ».

Le fond et la forme

Or, c’est par nécessité qu’il est devenu luthier : « Le sitar est un instrument fragile, raconte-t-il. Je les achetais en Inde pour les ramener à Montréal, mais ils se brisaient durant le transport, donc j’ai dû apprendre à les réparer… Au-delà de pouvoir vendre ces instruments ici, à Montréal, ce qui m’intéressait, c’est la mécanique d’un sitar, comprendre comment il est fait, comment il fonctionne. »

Au-delà de pouvoir vendre ces instruments ici, à Montréal, ce qui m’intéressait, c’est la mécanique d’un sitar, comprendre comment il est fait, comment il fonctionne

Instrument très fragile, le sitar est fabriqué selon deux écoles : celle du maître Ravi Shankar, « au son plus grave et aux cordes plus grosses », explique le luthier, et celle de Ustad Imdad Khan, plus petit et comptant moins de cordes. L’instrument est constitué d’une calebasse (une citrouille, séchée et traitée) servant de caisse de résonance, sur laquelle est fixé un long et large manche.

« En Inde, on utilise généralement le bois du tun — le cèdre rouge —, ou du tek, explique M. Chandel. Les frets sont en métal, les cordes aussi ; auparavant, certaines pièces étaient en ivoire, mais puisque c’est interdit, on a remplacé par du plastique. » Sauf le pont qui tend les cordes, « le coeur du sitar, l’endroit le plus important de l’instrument », fait à partir d’un os ou d’une corne, que les musiciens professionnels doivent remplacer chaque année.

Ainsi, l’artisan-graveur a trouvé comment marier son métier avec sa passion, la musique, en apprenant comment fonctionnent les instruments classiques de son pays d’origine. Il a brisé beaucoup d’harmoniums en tentant de comprendre leur mécanisme, rit-il. « Accorder un harmonium, c’est façonner le métal des anches libres » qui génèrent les sons. « Tous ceux qui se procurent un harmonium au Québec finissent un jour par me l’apporter, parce que même s’il vient d’être acheté en Inde, il n’est jamais bien accordé. »

Et c’est auprès du sitariste montréalais Jacques Phénix qu’il a appris à jouer de l’instrument, un plaisir s’ajoutant à celui de les réparer. « Le mécanisme du sitar est assez simple, mais l’instrument compte beaucoup plus de pièces différentes et de cordes — entre 18 et 22 — qu’une guitare acoustique. »

M. Chandel voit défiler dans sa boutique du Plateau les musiciens de la communauté issue du sous-continent indien (environ 87 000 ont choisi de s’installer à Montréal, selon le recensement de 2011), prête régulièrement des instruments au Centre culturel Kabir, l’un des principaux diffuseurs de musique classique indienne à Montréal, mais la majorité de ses clients sont des « pure laine » passionnés par cette musique, dit-il.

« Hier, justement, un musicien m’a apporté un sitar qu’il avait commandé d’Inde par Internet. Lorsqu’il l’a essayé, il a remarqué qu’il faisait un bruit désagréable. Finalement, ce n’était que la petite bille mal fixée près du pont, une toute petite réparation. Le client m’a dit : “Ah, Chandel ! Merci, je suis tellement rassuré !” », rit le docteur.