Les multiples existences d’André Previn

Le chef d’orchestre, compositeur et pianiste André Previn au club Jazz Standard de New York en octobre 2000
Photo: Jim Cooper Associated Press Le chef d’orchestre, compositeur et pianiste André Previn au club Jazz Standard de New York en octobre 2000

André Previn fêtera ses 90 ans le 6 avril. Sony anticipe cette célébration en réunissant ses enregistrements RCA et Columbia. Ce coffret prouve que nous connaissons assez peu cet artiste.

Qui pourrait imaginer que le compositeur de musiques de films, employé au département musical de la Metro Goldwyn Meyer, quatre fois « oscarisé » à Hollywood, pianiste de jazz, ex-mari de Mia Farrow, fut un petit garçon nommé Andreas Ludwig Priwin, né à Berlin en 1929. Andreas échappera à l’horreur avec ses parents juste avant le début de la guerre et deviendra Américain en 1943.

André Previn aurait pu rester compositeur de musiques de films et pianiste de jazz. Mais il rêvait de direction d’orchestre. Très tôt il avait pris des cours avec le chef français Pierre Monteux. En 1967, le grand saut fut officialisé par sa nomination à l’Orchestre symphonique de Houston. L’année suivante, celle à partir de laquelle il n’écrivit plus une musique pour le cinéma, survint le déclic déterminant, puisqu’il glana l’Orchestre symphonique de Londres, qu’il dirigera jusqu’en 1979.

De cette nouvelle vie, on retient notamment d’André Previn qu’il révéla au monde la 2e Symphonie de Rachmaninov dans son intégralité et qu’il diffusa la musique à travers une série télévisée calquant en Europe le modèle cultivé par Leonard Bernstein aux États-Unis. Les orchestres de Pittsburgh, Los Angeles et Oslo ainsi que le Royal Philharmonic de Londres le choisiront comme directeur musical. Previn fut de 2002 à 2006 l’époux de la violoniste vedette Anne-Sophie Mutter, pour qui il écrivit plusieurs œuvres, dont un concerto pour violon. Car la fin de la carrière d’André Previn est surtout marquée par la composition. Il a à son actif deux opéras — A Streetcar Named Desire (1997) et Brief Encounter (2007) — et a écrit huit concertos depuis l’an 2000.

Un accompagnateur reconnu

En énumérant les faits d’armes d’André Previn, on est frappé par l’étendue de son champ d’action, mais aussi par tous ses accomplissements dont nous n’avons plus vraiment conscience. Ce sentiment est le même lorsque l’on se retrouve en face du coffret The Classic André Previn – The Complete RCA and Columbia Album Collection publié par Sony. Previn a fait tout cela ? Oui, et le coffret porte un titre précis : The Classic Previn, car RCA et Columbia ont dans leurs catalogues le Previn jazz et hollywoodien, totalement absent ici.

Il est surprenant de voir que cet héritage occupe 55 CD, sachant qu’une bonne partie du legs d’André Previn en tant que chef doit se trouver chez EMI (la période Londres), que Decca peut constituer un coffret avec tous ses disques d’accompagnateur et ses enregistrements Philips réalisés à Pittsburgh, Los Angeles et Vienne et que Previn a fini sa carrière de chef chez Deutsche Grammophon !

Sony a magnifiquement travaillé le produit avec des pochettes originales et un classement des CD par ordre chronologique d’enregistrement. L’entrée de Previn dans les catalogues classiques se fait en 1960. André Previn est alors engagé comme pianiste et enregistre la Rhapsody in Blue avec André Kostelanetz. En contrepartie, il obtient un récital pianistique et choisit pour programme… la 3e Sonate de Hindemith, Four Excursions de Samuel Barber et le Prélude no 7 de Frank Martin ! Son récital suivant est un disque Poulenc-Roussel.

La collection Columbia renferme le premier disque d’André Previn en tant que chef d’orchestre classique : un couplage de The Red Pony de Copland et de la Sinfonia da Requiem de Britten avec l’Orchestre de Saint Louis en 1963. Il sera ensuite accompagnateur de Leonard Pennario dans Rachmaninov et de Lorin Hollander dans Khatchaturian, des enregistrements oubliés jusqu’à cette réédition, mais qui sont ses premiers pas dans une discipline qui marquera sa carrière : l’accompagnement. Lorsque j’ai eu la chance de rencontrer André Previn en 2004, nous avions parlé de cette réputation d’accompagnateur. « Les solistes m’aiment bien, disait-il, parce que je prends vraiment du temps avec eux. Quand ils sont surpris, j’ai l’habitude de dire : “Trouvez-moi une phrase où Beethoven ou Mozart, qui ont pris la peine de composer ces œuvres, auraient dit : “Ne vous en préoccupez pas tant, ce ne sont que des concertos !” Tant que je ne verrai pas une telle déclaration, je continuerai à considérer que les concertos méritent autant d’attention en répétition que les symphonies. »

Un vaste champ d’action

La première grande symphonie enregistrée par Previn est la 5e Symphonie de Chostakovitch. Nous sommes en 1965 et l’orchestre est le Symphonique de Londres, qui le nommera à sa tête trois ans plus tard. Chose rare, alors, Previn ose un ralentissement brusque à la fin : les indications à double sens de Chostakovitch sur le tempo ont longtemps berné les interprètes et, dans les années 1960, la fin de la symphonie était interprétée comme une grande marche victorieuse. Une très vive 2e Symphonie de Tchaïkovski, une brillante suite du Chevalier à la rose de Strauss et la 1re Symphonie de Nielsen font partie de ces œuvres dont même les spécialistes avaient oublié qu’elles avaient été enregistrées par Previn à ses débuts.

Une moitié de ce coffret est ainsi constituée de surprises pour collectionneurs, parfois très marginales, comme une version anglaise de Der Schauspieldirektor de Mozart (avec Reri Grist, Judith Raskin, Richard Lewis et Sherrill Milnes) ou un CD couplant L’horloge de Flore de Jean Françaix et la Symphonie pour hautbois et cordes de Jacques Ibert. Certaines raretés recouvrent l’activité d’André Previn comme musicien chambriste, enregistrant les sonates pour violon et pianode Franck et Debussy avec Erick Friedman ou des trios de Mendelssohn et Fauré.

Si ces documents avaient disparu, ce n’est pas qu’il s’agissait de rogatons. Lors des changements de maison de disques d’un musicien, il était d’usage que l’éditeur délaissé retire du marché les enregistrements de celui-ci une fois que ce dernier était passé chez le concurrent. Columbia le fit lorsque Previn passa chez RCA, et RCA ne fit guère la promotion des disques de Previn lorsqu’il était devenu artiste EMI, à part pour ses disques de musique anglaise, dont l’intégrale, référentielle, des symphonies de Vaughan Williams.

Ni RCA ni Columbia ne couvrent donc la période 1970-1985. Le dernier quart du coffret est occupé par des enregistrements effectués pour RCA entre 1985 et 1995, alors que cette étiquette avait réengagé Previn, devenu chef du Royal Philharmonic, pour nourrir son catalogue naissant de disques compacts.

Pour RCA, Previn retourna à la musique de chambre française, grava une intégrale des concertosde Beethoven avec Emmanuel Ax, mais RCA trouva le moyen de ne pas compléter une intégrale des symphoniesde Beethoven, orpheline des Symphonies nos 1 à 3. Le chef fila alors chez Deutsche Grammophon et Philips, qui lui offraient le Philharmonique de Vienne pour enregistrer Haydn, Mozart et Richard Strauss. Mais là aussi, ces collections furent avortées par les débuts de la crise du disque.

André Previn a réalisé beaucoup de ses rêves au prix de bien des frustrations. « Personne ne veut de mon Haydn et de mon Mozart ! » lâchait-il, laconique, en 2004. Le regretterons-nous un jour ?

En concert cette semaine

Alain Lefèvre. Les nombreux fans du pianiste attendent son retour à l’OSM dans le 1er Concerto de Tchaïkovski, œuvre qu’il avait jouée en ouverture du Festival de Lanaudière en 2017. Le phénomène de curiosité sera aussi le retour au pupitre de Nikolaj Szeps-Znaider, c’est-à-dire Nikolaï Znaider le violoniste, mais son nouveau nom de scène de chef d’orchestre que nous avons découvert lorsqu’il est devenu directeur musical de l’Orchestre national de Lyon fin novembre. Il dirigera notamment la suite du Chevalier à la rose de Richard Strauss. Samedi 12 janvier à 20 h et dimanche 13 à 14 h 30 à la Maison symphonique de Montréal.

The Classic André Previn

Sony Classical 55 CD 90758316727