L’âme du violon, l’amour du service public

Martin Héroux dans son atelier
Photo: Guillaume Morin Martin Héroux dans son atelier

Profitant des Fêtes, Le Devoir s’invite chez ceux qui fabriquent et réparent la musique, perpétuant un savoir dont ils repoussent les frontières pour s’ouvrir aux sons d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs. Première escale, veille du jour de l’An oblige : l’atelier de lutherie Héroux-Lépine dans la capitale québécoise des musiques traditionnelles.

Nos fêtes du Nouvel An sonneraient faux sans Martin Héroux. Avec son associée Eugénie-Raphaëlle Lépine, le luthier dirige l’atelier Héroux-Lépine dans la capitale québécoise des musiques traditionnelles, Joliette, où il répare les instruments qu’on lui confie. « Les violoneux nous ont pas mal visités avec leurs instruments ces dernières semaines, justement pour être prêts pour les gros concerts de fin d’année », confirme le luthier, qui fabrique aussi des violons de grande qualité, appréciés autant par les musiciens trad que par ceux de l’Orchestre symphonique de Montréal.

La vielle à roue est un instrument rare et étrange. À cordes frottées, à pitons et à manivelle, laquelle actionne ladite roue frottant lesdites cordes. Lorsque Nicolas Boulerice du groupe Le Vent du Nord a « eu le malheur de péter sévèrement » la sienne pendant une tournée aux États-Unis il y a deux ans, il priait pour qu’un miracle la remette en état. Ce miracle s’est produit dans l’atelier Héroux-Lépine, l’hôpital des instruments des musiciens de la scène traditionnelle québécoise.

C’est inspirant d’être en contact avec ces vieux instruments. On s’imagine comment, il y a 350 ans, avec les technologies de l’époque, ils réussissaient à faire des instruments géniaux.

« Il a su relever le défi, d’autant que ce n’est pas un spécialiste de la vielle à roue — en fait, il n’y a pas de spécialiste de la vielle à roue au Québec. Il a mis beaucoup de temps et de soins sur la mienne », raconte Boulerice. Le compositeur trad Jean-François Bélanger n’a lui aussi que des éloges à l’égard de l’homme qui prend soin de sa collection d’instruments scandinaves rares : « C’est un grand luthier, mais tellement modeste. Il travaille sur des instruments de grande valeur, mais aussi sur le violon du plus modeste violoneux qui vient à son atelier. »

Formé à l’ancienne l’École de lutherie artistique du Noroît (aujourd’hui l’École nationale de lutherie, rattachée au cégep de Limoilou), Martin Héroux a poursuivi sa formation à la Maison Bernard de Bruxelles, « où je ne faisais que la restauration et la réparation d’instruments anciens, très anciens même. Ça m’a permis de voir quel type d’instrument vieillissait bien et de comparer la qualité de leurs structures. J’ai beaucoup compris à propos de la sonorité des violons en restaurant ces instruments », autant de précieuses observations qui l’ont ensuite guidé dans son travail de facteur de violons, altos et violoncelles. « C’est inspirant d’être en contact avec ces vieux instruments. On s’imagine comment, il y a 350 ans, avec les technologies de l’époque, ils réussissaient à faire des instruments géniaux. Mais, sans vouloir être prétentieux, les instruments modernes n’ont quand même rien à envier aux Stradivarius ! »

 
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C’est le nombre maximum de violons que Martin Héroux parvient à fabriquer en une année.

Après sa formation, Martin Héroux a choisi de revenir pratiquer son métier dans son village d’enfance, Sainte-Émélie-de-l’Énergie, « parce que j’avais envie de servir les musiciens locaux, pas seulement de fabriquer des violons pour les musiciens classiques. » L’atelier a ensuite déménagé il y a quelques années au coeur de Joliette, tout près du Musée des arts.

La présence de Héroux et de sa collègue luthière Eugénie-Raphaëlle Lépine dans la région est une véritable bénédiction pour les musiciens traditionnels qui bénéficient de leur expertise. « Aujourd’hui, le violoneux n’est plus ce qu’il était, explique Nicolas Boulerice. À l’époque, les luthiers qui fabriquaient de grands violons étaient presque tous en Europe, si bien que les musiciens québécois d’antan se ramassaient avec des picouilles d’instruments, ce qui n’aidait pas l’image qu’on avait d’eux. Grâce à des gens comme Martin Héroux, ça permet à ces violoneux d’avoir aussi des instruments de très grande qualité. »

Olivier Demers et André Brunet du Vent du Nord jouent tous deux sur des violons Héroux, tout comme l’experte du violon traditionnel Stéphanie Lépine. « Je crois être le luthier québécois, possiblement même canadien, qui a fabriqué et vendu le plus d’instruments contemporains à des violoneux — au Québec, mais aussi aux États-Unis et dans les Maritimes », croit Héroux.

Or, ce ne sont pas que les musiciens traditionnels qui aiment jouer sur un violon Héroux. Plusieurs instrumentistes de l’Orchestre symphonique de Montréal et de l’Orchestre symphonique de Québec travaillent avec ces instruments fabriqués par le luthier dont l’expertise dépasse largement les frontières de Lanaudière : en 2016, il a remporté la médaille d’argent en sonorité alto ainsi que le certificat de mérite en sonorité de quatuor au concours de la Violin Society of America, « un des plus grands, sinon le plus grand concours de lutherie au monde. C’est comme les Jeux olympiques des luthiers ! »

Martin Héroux fabrique entre six et huit violons par année, mais a dû ralentir la cadence à l’automne 2017 lorsque les citoyens de Sainte-Émélie-de-l’Énergie l’ont élu maire du village. « J’ai eu la piqûre de la politique municipale il y a quelques années, j’en suis à ma deuxième année d’un mandat de quatre ans et j’adore ça. Ça me permet de vivre quelque chose de différent, après vingt-cinq ans de lutherie. » L’année dernière, malgré les charges de travail inhérentes à celles de la plus haute fonction de son village de 1700 âmes, le luthier est parvenu à en fabriquer quatre.

Ses grands projets pour 2019 ? D’autres miracles pour la communauté trad québécoise, de nouveaux instruments Héroux dans les mains des meilleurs violonistes… et la revalorisation de la plage municipale de Sainte-Émélie-de-l’Énergie, un projet qui s’inscrit dans la nouvelle stratégie touristique du maire. « Être maire, c’est très demandant, et vouloir en même temps mener sa carrière de luthier, ça tire du jus ! » assure-t-il. L’atelier Héroux-Lépine sera fermé durant les vacances des Fêtes, entre Noël et le jour de l’An.