Les illuminations de Marcel Sabourin, parolier de Charlebois

Marcel Sabourin, photographié en octobre 2017
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Marcel Sabourin, photographié en octobre 2017

En 1968, Marcel Sabourin vit à Paris avec sa femme Françoise et leur premier fils, Jérôme, encore bébé. C’est donc en France que le comédien écrit quelques-uns des textes les plus magnifiquement extravagants de la chanson québécoise — Egg Generation, Engagement, Te v’là, Tout écartillé —, que Robert Charlebois, son ancien étudiant à l’École nationale de théâtre, ornera tous quatre de musiques turbulentes, espiègles et hallucinées. Mais dans quelles circonstances ces élucubrations en apparence pas pantoute chansonnières, ces conjugaisons de frondeuse québécitude, de surréalisme fiévreux et de déraisonnable sagesse, ont-elles d’abord été couchées sur papier ? À l’occasion de la parution de Tout écartillé (Somme toute), la biographie du prof Mandibule signée Robert Blondin, Le Devoir oppose les versions pas toujours « raccords » — entre elles ou avec l’histoire — de l’un et de l’autre.

Robert Charlebois : « Je ne suis pas allé lancer des pavés avec les étudiants, mais je suis allé regarder de près ce qui se passait en mai 1968 à Paris. Et un soir, je vais manger chez Marie Cardinal [une écrivaine française], qui était la femme de Jean-Pierre Ronfard [un homme de théâtre québécois]. Marcel était là et, à la fin de la soirée, il me donne une pile de textes. Dans la semaine suivante, j’ai été malade, tellement malade, après avoir mangé un plat de moules bien arrosé sur la rue de la Huchette, où j’avais peut-être aussi fumé je-sais-pas-quoi avec une bande de jazzmen. Sentant la mort arriver, j’avais une inspiration folle. Je suis resté trois, quatre jours sans sortir de ma chambre, dans un petit hôtel minable, et c’est là que j’ai fait Engagement et Egg Generation. »

Marcel Sabourin : « Contrairement à ce que Robert raconte, je n’avais pas un tas de poèmes quand il est venu à Paris. L’histoire ben ordinaire, c’est que Jean-Pierre Ronfard nous avait prêté son appartement juste à côté de la porte de Vanves. Robert me téléphone de Paris et il avait une grippe terrible. J’ai dit : “Voyons donc, t’es tout seul dans ta chambre, viens-t’en, on a une chambre de plus, Françoise va te soigner.” Il arrive chez nous et il me dit : “Je n’écrirai plus jamais ! Lindberg, Péloquin a écrit ce texte-là en une nuit ! Je ne suis pas capable d’écrire des tubes comme ça en une nuit.” »

Précisons ici que, si la première série de représentations de L’Osstidcho a tenu l’affiche du Théâtre de Quat’Sous du 28 mai au 20 juin 1968, et que Lindberg figurait au programme, la chanson ne paraissant en 45 tours qu’à l’automne 1968. Lindberg n’était certainement pas encore un succès national en mai 1968, comme le suggère Marcel Sabourin en entrevue ainsi que dans la biographie de Robert Blondin.

Photo: Francis Gagnon Le Festif! de Baie Saint-Paul Robert Charlebois, au Festif! de Baie-Saint-Paul, en 2015

MS : « Faque Robert va se coucher, Françoise aussi, je reste tout seul et je suis en tabarnac. Je sais que Robert a un grand talent de parolier et je suis désolé qu’il jette la serviette. Sur le coup de l’émotion et surtout de la colère, je me mets à écrire pour lui montrer que tout le monde peut le faire, qu’on n’a pas besoin d’être Pélo — pauvre Pélo, que Dieu ait son âme. C’est une grosse drogue, la colère ! Je me suis couché à quatre heures et demie du matin. Le lendemain, Robert me demande : “C’est quoi, ça ?” »

RC : « C’étaient des chefs-d’oeuvre de calligraphie, il y avait des mots en couleurs, des mots soulignés, des mots écrits plus gros que d’autres. La musique était quasiment faite. Tu reçois le texte, mon vieux, et à moins d’être un imbécile, t’as rien qu’à repasser entre les lignes, comme de la peinture à numéros. »

MS : « Je lui ai expliqué que j’avais écrit ça en quelques heures pour lui montrer que s’il continuait à travailler, il pouvait en faire, des tubes. Et quand il m’a demandé s’il pouvait prendre les feuilles, je lui ai dit qu’il pouvait même les jeter, s’il voulait. Dans l’avion entre Paris et Montréal, il a fait la musique d’une ou deux chansons. »

Une folie organisée

De retour à Montréal, Marcel Sabourin écrira, en 1969, une poignée d’autres textes mis en musique par Robert Charlebois : Ôôô Margo, Broches de bécik, Sûrement Hong Kong, Beige neige, Chu d’dans (inclus dans la fresque Fu Man Chu). Certaines autres chansons ne vivront que sur scène : La nuque ben raide, G’lée bleu !, Autres temps, autres moeurs. Louise Forestier place Le mont Athos, aussi imaginée par le duo Sabourin-Charlebois, à la fin de la face B de son album homonyme de 1969.

RC : « La nuque ben raide, c’était du gros funk, pas mal James Brown style, un cousin germain d’Engagement. G’lée bleu, un blues classique, façon "Ça arrive à manufacture" (Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est un job). Je ne sais pas si je vais les refaire un jour. Ça m’étonnerait. La vie passe trop vite. »

MS : « “Même en voulant pas être dedans, c’est pareil, chus d’dans” : ça parle du Canadien français qui voulait être tout sauf Canadien français. Dans sa tête, il rêvait d’être Américain ou Français de France, mais il ne pensait pas avoir la culture ou l’imagination qu’il fallait pour devenir autre chose qu’un nègre blanc d’Amérique. Il se sentait pris. Ben pris. »

RC : « Marcel, c’est un grand poète, un vrai poète, un illuminé. C’est ce que j’ai aimé : toutes les illuminations qu’il pouvait y avoir dans chaque couplet, l’énergie, les couleurs, la folie organisée, la québécitude intelligente. Ce n’était pas du joual cheap. Pour moi, c’est le Riopelle de la chanson : c’est abstrait, mais ce n’est pas complètement abstrait. »

MS : « Le mont Athos, c’est une chanson que j’oublie, parce que je ne me souviens pas de l’avoir écrite. J’étais à Paris et quelqu’un m’appelle de Montréal, je pense que c’était Pauline Julien, pour me dire : “Heille, Marcel, Le mont Athos, c’est une chanson extraordinaire !” Han, qu’est-ce que tu me dis là ? Le mont Athos ? De quoi tu me parles ? Encore aujourd’hui, je la trouve ben bonne, parce qu’en effet, la vie s’en va et elle ne vous en parle même pas. [Il chantonne les derniers vers : “Car comment voulez-vous c’que vous voudrez / Quand la vie s’en est allée sans vous en parler.”] La vie ne vous dit jamais : “Faites attention, vous êtes en train de passer à côté de quelque chose d’important qui s’appelle votre vie.” »

RC : « Pourtant, Marcel n’a jamais pris de drogue… »

Comme une diarrhée

Le flop de la très psychédélique revue musicale Superarchipelargo, montée en 1969 par Charlebois et Sabourin à la Comédie-Canadienne, marque la fin de leur collaboration. Marcel Sabourin signera en 1971 les paroles d’Holocauste à Montréal, unique album du groupe Vos Voisins. Puis plus rien depuis.

MS :« Je n’aime pas les amateurs qui se font passer pour des professionnels et, dans la chanson, moi, je suis un amateur. Gilles Vigneault, lui, c’est un pro. Il sait comment faire, il a du talent, il connaît les règles. Moi, j’ai fait éclater les règles et j’en ai un peu honte, mais il fallait que des sauvages essaient de briser les chaînes dans lesquelles on nous avait mis les Canadiens français, sur le plan de la langue. Alors, quand c’est sorti, c’est sorti comme une diarrhée. C’est ça qui arrive quand un peuple se retient trop longtemps. »

RC :« Mon prochain album est terminé, mais j’aurais bien aimé avoir un nouveau texte de Marcel. »