Une année musicale politiquement et socialement chargée

Le passage de Lenoir à «La voix<em>»</em>, où il a exhibé le tatouage fleurdelisé qu’il a sur la fesse, aura été l’électrochoc initial.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le passage de Lenoir à «La voix», où il a exhibé le tatouage fleurdelisé qu’il a sur la fesse, aura été l’électrochoc initial.

L’année musicale 2018 aura été pavée de débats et de réflexions, de mutations aussi. Sur quel support imprime-t-on ses pièces ? Le rap trouve-t-il (enfin) la place qui lui revient ? Quelle est la place des femmes, des minorités, des rebelles, de ceux qui tentent d’innover et de ceux qui rejoignent un vaste marché ? Les réponses restent encore pas mal à trouver, mais la discussion est au moins bien entamée. Tour d’horizon en 12 temps.

Les frasques d’Hubert Lenoir

Hubert Lenoir n’aura pas été un feu de paille. Le 2 février, le disque Darlène était lancé, puis livré fougueusement des dizaines de fois en spectacle. Le passage de Lenoir à La voix, où il a exhibé le tatouage fleurdelisé qu’il a sur la fesse, aura été l’électrochoc initial. Finaliste du prix Polaris, Lenoir fait une apparition controversée à Tout le monde en parle et gagne trois Félix, dont un a obtenu des faveurs non sollicitées. Voilà autant de coups de pied dans la ruche consensuelle de la pop d’ici.

Moses Sumney, lanceur d’alerte

Avant de se désister du FIJM pour chanter à la Sala Rossa le 3 juillet, Moses Sumney a transmis une lettre, éloquente, à Spectra : « Il n’y a rien de mal à ce que les Blancs veuillent travailler sur [le thème de] l’esclavage. La façon dont c’est exécuté dans [SLĀV], cependant, est appropriative, hégémonique et néo-impérialiste. » Résultat, le débat québécois est devenu en quelques heures une nouvelle internationale faisant écho aux revendications des minorités, encore peu présentes dans les arts de la scène.

Photo: Kyle Grillot Agence France-Presse

Êtes-vous plus Pelgag ou Pelchat ?

Le dernier Gala de l’ADISQ a laissé un goût amer à Mario Pelchat, qui a estimé que le prix d’interprète féminine de l’année revenait à la chanteuse country Guylaine Tanguay, et non pas à Klô Pelgag (notre photo), « quelqu’un qui n’a pas tourné de l’année, dont on n’a pas entendu parler du tout ». La chanteuse a déploré une jalousie « gênante », alors que son équipe a précisé que Pelgag avait livré plus d’une centaine de concerts en plus d’avoir été nommée aux prix Polaris et Juno. Voilà un polaroïd d’un milieu plein de clivages.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

Petite cuvée pour les femmes

La discussion sur la place des femmes en musique n’est pas près de s’éteindre. Les affiches des festivals restent scrutées et les soirées de récompenses constatent le chemin à faire. Au Gala de l’ADISQ, seule Klô Pelgag est repartie avec une statuette, dans la catégorie interprète féminine. Même chose aux Grammys, où le patron de la Recording Academy a appelé les femmes à « passer à la vitesse supérieure ». Déclaration regrettable qui a mené à l’annonce de son départ, l’an prochain, à la fin de son contrat.

Adieu, farewell, goodbye et au revoir

« Pars pas sans m’dire bye bye », chantait notre Diane Dufresne nationale, qui chante d’ailleurs encore. Ces mots de Luc Plamondon auraient pu être ceux des multitudes qui sont allées en 2018 à la rencontre d’adieu des Elton John, Paul Simon et Joan Baez. Tournées officiellement finales auxquelles il faut ajouter les probables dernières fois : pas sûr que l’on reverra chez nous un Hugues Aufray quasi nonagénaire, et il se peut que Paul McCartney lui-même entende que sa voix s’en va et ne reviendra pas.

La sabbatique hyperactive de Louis-Jean Cormier

Une pause pour créer tranquillos, s’était-il promis. En pratique, l’année sabbatique de Louis-Jean ? Frénétique. Un studio bâti, un album pour Petula Clark, la deuxième saison de l’émission Microphone, le flambeau du passeur (avec Marie-Pierre Arthur) au Festival en chanson de Petite-Vallée, les nouvelles épousailles de Karkwatson, et comme si ce n’était pas assez, la poussée qui a redonné envie d’avoir envie à Serge Fiori (prétexte : le spectacle Fiori. Seul ensemble du Cirque Éloïze). Rien que ça.

En vinyle pour rêver mieux

Le premier pressage n’a pas suffi : il a fallu graver 1000 autres exemplaires de la réédition de Boomtown Café, le mythique premier album d’Abbittibbi et Richard Desjardins (notre photo). La jeunesse en raffole : L’amour est sans pitié de Leloup, le Dehors novembre des Colocs, le Rêver mieux de Bélanger, c’est vraiment plus glamour en format 33 tours. Les artistes aussi sont ravis. Confinés au CD puis carrément dématérialisés, ils peuvent désormais brandir une galette grande comme un « record » des Beatles. T’as vu mon microsilloooooon ?

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Le chant des renardes

Pour Pauline Julien, les 20 ans de sa mort, les 90 qu’elle aurait eus, fallait plus que l’hommage : pour la Renarde, fallait des renardes. Il y a eu Pascale Ferland, la cinéaste documentariste de l’exaltant et révélateur Pauline Julien : intime et politique. Et Catherine Allard, qui a transposé au théâtre Pauline et son Gérald Godin (Je cherche une maison qui vous ressemble). Et Ines Talbi pour le spectacle La renarde, sur les traces de Pauline Julien, avec ses 14 femmes scandant : « Nous sommes la suite ! »

Photo: Ronald Desmarais

L’essor du néoclassique

Le piano instrumental, inspiré par une approche néoclassique, a eu la cote en 2018 au Québec. Alors qu’Alexandra Stréliski (notre photo) a connu le succès avec son disque Inscape — dont certains extraits ont bercé la série américaine Sharp Objects, du réalisateur Jean-Marc Vallée —, Jean-Michel Blais a vu sa musique faire le tour de la planète. Sa seule pièce Nostos cumule 28 millions d’écoutes sur Spotify. C’est sans oublier le travail de Martin Lizotte et de Chilly Gonzales, un précurseur du genre.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

L’anoblissement du hip-hop

La remise du prix Pulitzer de musique, le 30 mai dernier, à Kendrick Lamar (notre photo) pour l’album DAMN a surpris tout le monde, à commencer par le lauréat. Deux semaines plus tard, les Carters — Beyoncé et son mari Jay-Z — lançaient le clip de leur chanson Apeshit, tourné devant les chefs-d’oeuvre du Musée du Louvres qu’ils avaient réservé. Deux symboles qui lavent le rap de ses clichés ghettoïsants et recadrent cette musique dans l’imaginaire collectif — un peu comme lorsque le prince Charles a adoubé sir Mick Jagger.

Photo: Joel C Ryan Invision / via Associated Press

L’Afrique (musicale) de Black Panther

La bande sonore originale du film Black Panther, pilotée par Kendrick Lamar, est en lice pour huit prix Grammy, et sera probablement parmi les finalistes pour un Oscar ; Lamar avait enrôlé plusieurs étoiles de la scène sud-africaine (Babes Wodumo, Sjava, Yugen Blakrok, Saudi), braquant ainsi les projecteurs sur les talents du continent africain qui, cette année, ont massivement investi la pop mondiale, de MHD à Wizkid, en passant par les Montréalais Afrotronix et Pierre Kwenders. La passionnante scène afrobeat n’a pas fini de faire parler d’elle.

Le rap sur les grandes scènes

Loud passera à l’histoire le 31 mai 2019 en devenant le premier rappeur québécois à jouer en tête d’affiche au Centre Bell ; cette année, il aura foulé la scène des plaines d’Abraham et fracassé un record d’assistance au FME. Aux Francos, les Dead Obies et le plateau Rap Keb All Starz ont attiré des foules monstres à la place des Festivals. Le rap québécois des plus grandes scènes a démontré hors de tout doute la popularité de ce style musical pourtant encore largement boudé par les radios commerciales.