Yannick Nézet-Séguin et la Passion selon Verdi

Diana Damrau incarne Violetta Valéry, agneau sacrifié par la morale bourgeoise.
Photo: Marty Sohl Met Opera Diana Damrau incarne Violetta Valéry, agneau sacrifié par la morale bourgeoise.

« Je mourrai ! Mais qu’au moins il ne maudisse pas ma mémoire si quelqu’un lui révèle mes souffrances atroces », chante Violetta au terme de sa confrontation avec Germont père à l’acte II de La Traviata. L’orchestre soutient ces mots par des pizzicatos de cordes.

Dans la représentation, diffusée samedi en direct du Metropolitan Opera, d’une série qui marquait les débuts de Yannick Nézet-Séguin comme directeur musical du Met, nous n’avons pas entendu de pizzicatos, ces accents rageurs étaient des clous plantés dans la chair de cette femme. Nous avons assisté, à ce moment précis, à la crucifixion de l’héroïne.

Violetta Valéry (La Traviata), agneau sacrifié par la morale bourgeoise, cette bourgeoisie qui, gangrenée par la tartufferie, s’est délectée de ses charmes. Yannick Nézet-Séguin a mené ce rite sacrificiel comme une Passion de Bach. Il l’a fait avec le sérieux musical et la vision de détail que l’on accorde à Bach.

Ainsi dans la scène précédente, Germont incite Violetta à pleurer, suggestion associée à un mouvement ascendant de l’orchestre, qui symbolise toute sa condescendance. Les larmes coulent (pizzicatos, déjà, mais doux). Mais ce qu’on n’entend jamais, ou presque, ce sont les basses qui grondent : la tombe se creuse déjà. Ces motifs descendants, ces fréquences graves, Yannick Nézet-Séguin les a mis sauvagement en relief.

Résurrection d’une voix

Il y a de beaux moments d’opéra, de grands moments d’opéra (le Parsifal de François Girard), mais parfois, sur le plan musical, il y a ça : une représentation où un chef-d’oeuvre apparaît en pleine lumière. Dès la première image (le lit de mort de Violetta). Au fond, cette image ne peut être que celle-là, puisque ces notes musicales qui ouvrent aussi l’acte III sont celles de l’agonie.

Ensuite, il y a ce qu’on entend à l’acte I : ces chanteurs (Damrau, Florez) qui chantent un texte avant de chanter des notes et les lignes. Tout le parcours psychologique de Violetta (oui, je peux aimer, je vais aimer) est palpable comme rarement, voire jamais. À l’entracte, un documentaire nous montrera comment un chef et une chanteuse concoctent cela.

Ces révélations de l’acte I nous préparent quelque peu à cet acte II torrentiel et inoubliable. La crucifixion de Violetta est d’autant plus bouleversante qu’elle marque en même temps la résurrection de Diana Damrau, chanteuse en pleine gloire après un passage à vide vocal. Après avoir passé 5 minutes à se rassurer et à placer sa voix à coups de rictus, Damrau est totalement rentrée dans le rôle. Ce fut sublime, mot après mot, émotion après émotion.

Au cinéma, où nous ne pouvons juger des rapports de volumes vocaux, Juan Diego Florez fut impérial, lui aussi avec un chant très raffiné (les inflexions de nuances, quand il évoque un songe ou un espoir) et Quinn Kelsey est un imposant Germont, plus à l’aise dans les confrontations que dans les longues lignes de son air. À noter quelques très remarquables seconds rôles (Dwayne Croft en Baron Douphol, le ténor Scott Scully en Gastone).

Technicolor

Après celle stylisée de Willy Decker, la production renoue avec le faste qui a fait la marque du Met. Des décors et costumes qui font penser aux films Disney ou Technicolor des années 1950, qui avaient besoin de prouver qu’ils étaient bel et bien en couleur. On peut considérer la raideur de la chose assez grotesque, notamment dans l’évocation de la campagne à l’acte II, mais le pire kitsch a souvent lieu de plaire. Par contre, dans ce cadre contraignant, la mise en scène de Michael Mayer est fine et intelligente et les éclairages sont habiles à isoler des personnages. L’idée de montrer la fille Germont, qui passe ensuite en robe de mariée au début de l’acte III comme le fantôme d’une vie gâchée, est très bonne.

Yannick Nézet-Séguin, qui a salué le Québec et ses compatriotes canadiens à l’issue de l’entrevue du second entracte, a parachevé son sans-faute en innovant par un geste très symbolique : il a appelé cet orchestre qui s’était livré corps et âme à venir saluer sur scène. La messe était dite !

Verdi – La Traviata

Avec Diana Damrau (Violetta), Juan Diego Flórez (Alfredo), Quinn Kelsey (Germont). Chœur et Orchestre du Metropolitan Opera, Yannick Nézet-Séguin. Mise en scène : Michael Mayer. Réalisation : Gary Halvorson. Rediffusions : 9, 11, 13 février et 3 mars selon les cinémas participants.