Palmarès 2018: les meilleurs albums venus d’ailleurs

Janelle Monae en spectacle à Las Vegas, l’été dernier
Photo: Ethan Miller Agence France-Presse Janelle Monae en spectacle à Las Vegas, l’été dernier

Deux critiques, deux regards sur une année riche en offrandes de toutes sortes.

  • Sylvain Cormier
 

 

1. «The Tree of Forgiveness», John Prine

 

Après deux cancers, Prine, le pionnier de ce qu’on appelle aujourd’hui l’americana, Prine, le peintre de la noirceur, nous offre un premier album de nouveau matériel en 13 ans, où il exprime sa gratitude. La tendre Summer’s End, la souriante Knocking on Your Screen Door exaltent les petits riens. I Have Met my Love Today, chante Prine comme si l’amour avait été inventé ce jour-là. La voix éraillée témoigne du chemin parcouru. Les textes aussi : sans naïveté, sans édulcorant, l’homme vit à plein son sursis.

 


 

 

2. «Part of the Light», Ray LaMontagne

 

Il y a des jours où l’on se sent d’attaque, où l’on pourfendrait du dictateur, où l’on mènerait les combats justes. Et il y a des jours où l’on s’évanouirait dans la nature. Depuis trois albums, c’est Ray LaMontagne qui fournit le voyage jusque dans le nulle part de votre choix. Faute de Pink Floyd et de paradis artificiels, il n’y a rien de mieux pour s’extirper de la gangue de plastique de la planète étouffée. Quand le matin bas de plafond menace, il nous reste ce tapis volant pour planer au-dessus, là où la lumière éblouit.

 


 

 

3. «America’s Child», Shemekia Copeland

 

C’est moins le neuvième album de la formidable chanteuse de blues — fille de Johnny Copeland — qu’un point de ralliement des forces vives de l’Amérique malmenée des dernières années. Shemekia y chante John Prine et Mary Gautier. Gautier, Emmylou Harris et Gretchen Peters hamonisent. Steve Cropper joue de la guitare, Rhiannon Giddens pince son banjo. L’idée, comprend-on, c’est qu’ainsi appuyée, Shemekia, dans le rôle du puissant porte-voix, parvienne à percer le mur de l’indifférence. L’entendez-vous ?

 


 

 

4. «Rifles & Rosary Beads», Mary Gautier

 

Depuis les années 1990, Mary Gauthier a tout affronté, à commencer par ses propres démons. Elle offre ici sa voix, ses mélodies, ses musiques à des témoignages de soldats. Et permet de recevoir l’irrecevable : The War After the War parle de la difficulté d’être en couple quand le (ou la) militaire revient au pays ; Still on the Ride évoque le sentiment de culpabilité chez les survivants ; etc. Pensez The Ghost of Tom Joad à la rencontre d’Universal Soldier, en plus cru, en plus tendre aussi. Un album essentiel.

 


 

 

5. «High as Hope», Florence + The Machine

 

Les spectacles de la chanteuse britannique l’ont-ils condamnée à la surenchère ? Oui et non. Il y a certes un crescendo à la fois irrépressible et fatalement répétitif dans June100 YearsBig God. Mais ce disque est aussi celui de l’introspection, du regard sans fard sur le passé dans Grace, ballade piano en forme de lettre à sa jeune soeur, très Joni Mitchell dans la mélodie. Ce n’est pas Flo qui s’assagit, mais Flo qui réagit au succès. Salutaire geste. On la suit là aussi.

 


  • Philippe Renaud
 

 

1. «Dirty Computer», Janelle Monae

 

En nous laissant entrer dans son intimité, en se révélant elle-même plutôt que l’androïde qu’elle campait sur ses précédents albums concepts, Janelle Monae s’expose plus charnelle, plus racoleuse et plus sanguine que jamais. Son manifeste féministe, joyeux, frondeur et décomplexé survole les époques, du soul savant de Stevie Wonder au funk futuriste de Prince, en passant par les perles pop de Madonna. Le meilleur de la pop de 2018, qui trouve l’équilibre entre militantisme et festoiements.

 


 

 

2. «El Mal Querer», Rosalia

 

Il faut écouter cet album pour réaliser combien le néo-flamenco manquait à notre vie musicale. La jeune musicienne catalane, bénie par une voix agile et fine, secondée par le suave réalisateur El Guincho, offre ici le récit d’un amour tumultueux propulsé par une pop dansante avant-gardiste qui tire le son espagnol du côté du R&B, du rap et des musiques électroniques. Accessible et sophistiqué, El Mal Querer est une torride et romanesque révélation qui s’écoute en boucle.

 


 

 

3. «Room 25», Noname

 

C’est loin des clichés trap que la poète et rapeuse Fatimah Nyeema Warner fait son nid, deux ans après la parution de son premier mixtapeTelefone. Lumineux Room 25 paru à compte d’auteur, un premier album coréalisé avec le compositeur Pheolix. Le producteur de Chicago lui concocte une envoûtante trame néo-soul et jazz sur laquelle elle étale ses textes denses, fragiles et intime ; sa prosodie méticuleuse et mitraillée forcent une écoute attentive, la musicienne aimant raper au creux de l’oreille.

 


 

 

4. «Compro», Skee Mask

 

Certes, Compro s’appréciait au printemps lorsqu’il est paru, mais c’est en hiver qu’il nous régale. Tellement qu’on a envie d’être cette silhouette perçant le blizzard sur la pochette, se laissant envelopper par les groovespolaires du compositeur allemand Bryan Müller, qui reprend à son compte le drum bass anglais des années 1990 pour construire ces paysages sonores harmonieux, précis et confortables. Ce second disque de Skee Mask nous rappelle les beaux moments passés avec Boards of Canada.

 


 

 

5. «Wide Awake !», Parquet Courts

 

Plus on écoute Wide Awake !, sixième album du quatuor new-yorkais, plus on s’habitue à la trame plus dansante et pop que lui a insufflée le réalisateur Danger Mouse. Les amateurs du rock acidulé des débuts y trouveront leur compte, mais c’est dans les expérimentations hors punk que le groupe trouve matière à se renouveler, là aussi que les refrains se révèlent les plus infectieux. La rencontre parfaite entre traditions punk américaine et britannique, tout ça au service d’une réflexion sur l’état du monde.