Palmarès 2018: nos disques classiques de l’année

Sergeï Babayan et Martha Argerich
Photo: Marco Borggreve Sergeï Babayan et Martha Argerich

Le millésime 2018 restera celui d’une conjonction de disques pour piano de très haut calibre. Parmi ceux qui ne peuvent figurer ici, par souci de diversité, citons la réédition de l’année, l’intégrale Debussy de Hans Henkemans chez Decca, mais aussi, parmi les nouveautés, le Dream Album de Stephen Hough, les Études-tableaux de Rachmaninov par Steven Osborne et la sonate Hammerklavier de Beethoven par Murray Perahia. On distinguera en parallèle, pour sa qualité technique, la réédition en Blu-ray audio des Planètes de Holst par William Steinberg (DG) et on accordera sans hésiter le titre de DVD de l’année au Billy Budd de Britten dans la production de Deborah Warner au Teatro Real de Madrid, une parution Bel Air Classique.

 

1. Prokofiev For Two

Le pianiste russe Sergeï Babayan, qui vient de nous visiter lors du Festival Bach, a transcrit pour Martha Argerich et lui-même 12 mouvements de Roméo et Juliette et autres danses de HamletGuerre et PaixEugene Oneguine et La Dame de Pique. Une immense complicité étincelle dès les plages 3 et 4, Danse matinale et Querelle, et on trouve ici (Juliette enfant ou Sérénade du matin) des vertiges pianistiques que personne d’autre au monde que ces deux artistes-là ne pourrait nous donner.


 

 

2. Symphonie no 3 « Héroïque » de Beethoven

Les disques de Manfred Honeck dans le grand répertoire sont les plus excitants et les plus passionnants de l’heure, au point de nous rappeler le grand Carlos Kleiber. Cette Symphonie héroïque, couplée au 1er Concerto pour cor de Strauss, expose somptueusement les couleurs de l’Orchestre symphonique de Pittsburgh et son légendaire pupitre de cors. L’approche est rugueuse et explosive avec une « Marche funèbre » à vous glacer le sang.


 

 

3. Sonatas

Le claveciniste français Jean Rondeau est l’une des apparitions de la décennie. Dans ce CD Scarlatti, il ose tout en termes de conduite des phrases et de pulsation. Inventivité et audace sont permanentes, mais sans le moindre côté aléatoire ou provocateur. Ce théâtre musical est sublimé par un clavecin admirable prêté par le claveciniste québécois Olivier Fortin. La tension musicale est si vive que Rondeau improvise une soupape de décompression au milieu du CD et suggère à l’auditeur de prendre une pause.


 

 

4. Préludes, études et sonates nos 4 et 5 d’A. Scriabine

Dire autant de choses, camper autant d’atmosphères dans des préludes d’un peu plus d’une minute défie l’entendement. Vadym Kholodenko, Prix Van Cliburn en 2013, a-t-il trouvé dans la mystique de Scriabine un refuge à sa tragique destinée personnelle (sa femme, en état de démence, a tué leurs deux fillettes) ? Il n’y a pas à chercher d’explication : ce CD, enregistré dans la salle de concert Fazioli en Sicile, nous emmène ailleurs. C’est tout et c’est « le » CD Scriabine au piano à posséder.


 

 

5. Concertos pour violon de J.-S. Bach

Chaque nuance, chaque appui, chaque ornementation, chaque phrasé des concertos de Bach de Frank Peter Zimmermann sont comme la concrétisation sonore d’un idéal que je ne pensais jamais voir accompli. Des Concertos pour violon de Bach, nous connaissons des versions référentielles (Mullova) ou plus personnelles (Mutter, Radulovic). Mais ce sont des « interprétations », alors que Zimmermann, comme dans Mozart, « délivre une parole » et respire la musique.


 

 

6. Concertos pour piano nos 1, 2 et 4 de Saint-Saëns

Plus on écoute ce disque, plus il apparaît exceptionnel. Louis Lortie balaie la discographie en termes de qualité de réglage et de captation du piano, mais aussi et surtout de souplesse de jeu et de finesse d’esprit. Son flamboyant déploiement de puissance ne se fait jamais de manière crispée. Avec ce CD spectaculaire mais distingué, ni clinquant ni bruyant, Lortie et Gardner ont réussi leur plus impressionnant opus.


 

 

7. Suites pour clavier de Louis Couperin

Une sélection de Mazurkas de Chopin par le Sibérien Pavel Kolesnikov figurait dans notre palmarès de 2016. Son nouvel opus achève de nous convaincre. Au sein du manuscrit de Bauyn, qui compile par tonalités les danses laissées par Louis Couperin, Kolesnikov agence lui-même trois suites ( mineur, sol mineur et la majeur), auxquelles il ajoute cinq pièces, dont une pavane dans la rare et tragique tonalité de fa dièse mineur. Ce disque très personnel, qui en dit long sur un artiste attachant, compose un parcours fascinant.


 

 

8. Intégrale des mélodies pour voix et piano de Faure

Grandiose et admirable projet québécois appelé à rayonner partout dans le monde. Sous la houlette d’Olivier Godin et de Marc Boucher, ce coffret Fauré agence les mélodies de manière chronologique, mais pas strictement, afin d’assurer une alternance des voix, très agréable à l’écoute. On retrouve Hélène Guilmette, Julie Boulianne et Marc Boucher, ossatures du précédent coffret Poulenc, avec l’apport majeur et surprenant du ténor Antonio Figueroa qui se moule à l’admirable recherche de style.


 

 

9. Suites pour luth de Jean-Sébastien Bach

Thomas Dunford, disciple de Hopkinson Smith, joue le nectar de Bach sur un archiluth dans la mythique salle de la Chaud-de-Fonds, en Suisse, capté par le prince des preneurs de son, Hugues Deschaux. Le programme associe ses arrangements de la 1re Suite pour violoncelle et de la chaconne de la 2e Partita pour violon, ainsi que la Suite BWV 995 tirée par Bach de la Suite pour violoncelle no 5. Cela sonne comme du grand Hopkinson Smith. Tout est presque irréel de finesse dans un air raréfié.


 

 

10. Sonate pour piano D. 960 et Quatre impromptus D. 935 de Schubert

La tentation était trop grande et c’est une grande première de ces palmarès : trois artistes ou projets québécois dans un top 10 mondial, sans même Yannick Nézet-Séguin, l’OSM ou Marie-Nicole Lemieux ! L’accomplissement majeur de Marc-André Hamelin dans l’ultime sonate de Schubert fait chaud au coeur. Marc-André Hamelin a l’art de forcer l’écoute et de scruter l’infinitésimal avec une simplicité limpide et épurée.