La nouvelle vie symphonique du «Violon rouge»

Samuel L. Jackson dans une scène du film «Le violon rouge», de François Girard
Photo: Radio-Canada Samuel L. Jackson dans une scène du film «Le violon rouge», de François Girard

Mardi aura lieu au Centre national des arts (CNA) d’Ottawa une projection célébrant les vingt ans du film Le violon rouge, de François Girard, dans une version restaurée 4K, avec sa trame sonore jouée en direct par l’Orchestre du CNA et la violoniste Lara St. John sous la direction de Michael Stern. « C’est un film qui ne veut pas mourir », se réjouit François Girard, qui a vu poindre ce renouveau il y a deux ans, à Lanaudière.

La première présentation du Violon rouge avec orchestre a eu lieu au Festival de Lanaudière en juillet 2016 avec Lara St. John sous la direction de Dina Gilbert, ouvrant en quelque sorte la voie à sa nouvelle vie symphonique. « Ce qui s’est passé à Lanaudière s’est reproduit sur la côte ouest des États-Unis et à New York au Lincoln Center avec le New York Philharmonic. Le film connaît depuis une nouvelle carrière, et une nouvelle sortie commerciale est prévue par un distributeur américain dans la restauration 4K. […] Ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre », précise François Girard.

Un cinéaste n’a-t-il pas peur de voir la musique prendre le pas sur le cinéma dans de telles expériences orchestrales ? « Je n’ai pas trouvé qu’on a renversé les rôles : on suit l’histoire et on entend la musique, mais tout le monde est concentré sur ce qui se passe à l’écran. C’est comme vivre le film en 4 D avec une énergie humaine présente. On verra par exemple les mouvements de l’archet de Lara St. John parfaitement synchronisés avec ceux du personnage à l’écran. Le film demeure central avec une sorte d’excroissance musicale humaine qui me plaît beaucoup. »

C’est un film qui ne veut pas mourir

 

Mieux encore, ce type d’expérience apparaît comme un baume au coeur du réalisateur, face à une tendance lourde : « Le cinéma est dans une grande transformation, étant vécu de manière de plus en plus intime : chacun a son cinéma maison et les films, grâce aux technologies, sont beaucoup vus de cette façon-là. Cette expérience publique théâtrale est complètement à contre-courant, avec des milliers de personnes en salle, rassemblées pour vivre un événement collectif. »

C’est Pablo Rodriguez, ministre du Patrimoine canadien et du Multiculturalisme, qui est l’hôte de la projection. Le réalisateur François Girard la voit avant tout comme « une projection destinée à sensibiliser les politiciens à la cause du cinéma canadien ». Interrogé par Le Devoir, le réalisateur précise : « Le violon rouge n’aurait pas vu le jour sans Téléfilm Canada. Nous sommes là, à notre tour, pour soutenir Téléfilm Canada, dont les budgets ont été gelés pendant trop d’années. La vitalité du cinéma canadien dépend d’institutions comme Téléfilm ou la SODEC. Nos institutions, on y tient ! »

Un nouveau débouché ?

Cela étant, les institutions symphoniques aux contrats de plus de 40 semaines cherchant à multiplier les projets « hors musique classique » pour occuper leurs musiciens, les projections de films avec accompagnement orchestral en direct se multiplient. Cela pourrait-il amener un cinéaste, entre deux projets, à choisir celui qui se prête le mieux à le rentabiliser à travers cette deuxième carrière ? « Ce n’est pas mon métier d’imaginer cela. Il est déjà assez difficile de faire des choses qui résonnent, qui vont durer et échappent à l’amnésie générale dans le climat de saturation culturelle, des choses dont on se souviendra dans 5 ou 10 ans. Le violon rouge a maintenant 20 ans donc on se réjouit forcément qu’il continue à vivre. »

Et pourtant, même si le réalisateur se concentre pour « faire un film qui trouve sa vie et son équilibre » sans « se soucier de sa vie symphonique », son prochain film a déjà le profil parfait. The Song of Names, avec Clive Owen et Tim Roth, raconte l’histoire d’un jeune violoniste juif polonais qui disparaît à la veille de son premier concert…

François Girard concède qu’il y a déjà « des projets de concerts » avec The Song of Names, d’autant que la musique de Howard Shore est éditée par Schirmer, l’éditeur qui a propulsé, avec Sony, la carrière du Violon rouge. « Schirmer est intéressé par une partition de concert. Vous avez raison de souligner que c’est une nouvelle tendance, et Schirmer a d’ailleurs ouvert un nouveau département où l’on exploite le réseau symphonique avec projections en direct. » On notera que cette entité, Schirmer Theatrical, a pour devise : « The future of music is visual ».

François Girard, qui s’est aussi fait un nom dans la mise en scène d’opéras, est aux premières loges pour apprécier. « Au fond, c’est un retour des choses. Ce mariage musique et cinéma existait avant le parlant et la reproduction sonore. Ce retournement de circonstances nous ramène à une base, à l’ADN même du média : jouer de la musique en direct pendant qu’on projette des images. Retrouver le berceau du cinéma et le code qui a donné naissance au média, je ne vois rien d’artificiel là-dedans ! »