Les défis du présent de Jérôme Minière

Pour Minière, ces deux dernières années ont été remplies de réflexions stimulantes et de décisions difficiles.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour Minière, ces deux dernières années ont été remplies de réflexions stimulantes et de décisions difficiles.

C’est une drôle d’époque pour les musiciens de la trempe de Jérôme Minière. Si le polyvalent créateur de 46 ans a conquis un bon public au fil de sa douzaine d’albums de chansons aux racines électro, il reste dans une espèce d’entre-deux, de classe moyenne de la musique pour qui les métamorphoses de l’industrie sont complexes à épouser sans laisser derrière quelques acquis.

Pour Minière, ces deux dernières années, qui ont mené à la parution de son plus récent rejeton, Dans la forêt numérique, ont donc été remplies de réflexions stimulantes et de décisions difficiles. À commencer par une rupture en bons termes avec son étiquette de disques La Tribu.

« À la blague, je dis que, comme je suis dans la quarantaine, soit je quittais ma blonde, soit j’achetais un char rouge — et j’en ai pas les moyens —, soit je quittais mon label », raconte en rigolant le natif d’Orléans, en France.

D’une certaine manière, Jérôme Minière voulait cesser de regarder en arrière, pour se mettre en danger, pour épouser l’époque aussi. « Qu’est-ce que je peux faire d’intéressant, à ma mesure, dans le présent ? C’était un peu ça, la question. »

Si Dans la forêt numérique arrive presque quatre ans après son dernier album Une île, c’est que Minière, anxieux de nature, s’est retrouvé, après sa rupture professionnelle, devant un précipice — ou une montagne, selon le point de vue.

« Ça m’a un peu brassé, confie-t-il. Veut, veut pas, c’est comme être en couple, c’était 16 ans de ma vie ou presque. J’ai parlé à plein de gens, je me suis renseigné, et [pendant ce temps] je n’écrivais pas de chansons parce que je me demandais ce que je faisais là-dedans, comment, avec qui. Et les réponses ont mis du temps à sortir. »

C’est en partie le lien qu’il a développé avec ses fans qui le tiraillait. « J’étais un peu entre l’ancien et le nouveau modèle, et j’ai quand même une histoire, un public. Et je me demandais si j’avais le droit, moi, de prendre le maquis et de sortir un disque tout numérique, en autoproduction. Et moi, je ne suis pas un gars de business, alors, est-ce que ça se peut, aussi ? »

Douter, puis créer

Les choses ont fini par débouler pour Minière, qui a été éclairé et motivé entre autres par Frannie Holder de Random Recipe et la relationniste de presse Sonia Cesaratto. Une bourse d’écriture du CALQ a beaucoup aidé, tout comme son association avec Ray-On, une nouvelle entreprise qui épaule les artistes avec des services musicaux divers, dont la distribution numérique, la synchronisation et de la consultation. « Je me suis rendu compte que j’avais besoin d’alliés, résume le musicien. Sinon, c’était trop de solitude et trop de chapeaux, et j’ai une seule tête. »

Alors, une fois qu’il fut entouré, l’inspiration a retrouvé son chemin pour le créateur, et les vannes se sont ouvertes. Pas moins d’une trentaine de titres sont nés en quelques mois, dont 11 se retrouvent sur Dans la forêt numérique — qui est téléchargeable en ligne, mais qui est aussi disponible en CD en quantité limitée, en commande directe sur les plateformes de l’artiste.

Une jungle

Encore une fois, le « ici et maintenant » a trouvé une grande place dans la démarche du père de deux enfants. « J’ai toujours aimé “photographier” le présent, l’époque, explique Minière. Et je trouve qu’on est dans une époque assez difficile à cerner. Ce que je veux dire, c’est qu’on peut la cerner de manière très réduite, avec des angles minuscules. Mais une vision globale, c’est complexe, on est dans un monde saturé, c’est très difficile d’avoir même un discours cohérent. On est dans une jungle. »

Il y a sur ce nouveau disque la trame récurrente de la technologie, mais aussi des filons sur notre rapport aux autres, à la parole, à la vérité et à l’idée de la disparition. Dans nos oreilles, Minière se permet quelques audaces (de l’orgue, une basse très forte) et adopte une approche sonore à cheval entre ses albums Petit cosmonaute et La nuit éclaire le jour qui suit.

« Esthétiquement, je ne suis plus la nouveauté ni le patriarche, c’est un entre-deux, constate Jérôme Minière. Ce que je savais en écrivant ces chansons-là, c’est que je n’allais pas surprendre avec mon artisanat. Il fallait que je sois le plus proche de mes émotions, de ce que je peux dire, parce qu’au fond, je n’allais pas impressionner le monde en mettant un sample ou en programmant. »

Minière constate en fait que ses méthodes de travail jadis innovatrices sont devenues presque la norme, et qu’il y a même « de gros hits qui sont produits comme je le faisais il y a dix ou quinze ans ».

Alors, pourquoi lui n’a-t-il pas réussi à faire un hit ? se questionne-t-il du même souffle en riant. « Mais j’ai toujours été champ gauche, et il faut que je continue mon chemin, tout simplement. Il y a eu une acceptation un peu. Et un petit deuil en même temps. » Mais qui sait ce que lui réserve le futur ?

Après la forêt, une clairière

Pour forger ce nouveau disque Dans la forêt numérique, Jérôme Minière a pigé dans une trentaine de titres qu’il a créés dans les derniers mois, optant pour plusieurs morceaux accrocheurs. Mais le musicien n’a pas jeté ses retailles aux poubelles, et il fera paraître l’hiver prochain, sur l’étiquette française Objet Disque, l’album Une clairière. Le choix musical y sera plus audacieux, avec des morceaux longs, du slam, des sonorités plus crues. « Pour moi, c’est deux volets qui se complètent, qui s’éclairent, qui se répondent », dit Minière. Le tout petit label est dirigé par l’artiste Chevalrex, aussi un graphiste de talent. Une clairière verra le jour en format vinyle ainsi qu’en numérique. « Ce que j’espère, c’est d’importer du physique ici pour les disquaires, et ça ferait une sortie numérique qu’on pourrait relayer au Québec. »

Dans la forêt numérique

Jérôme Minière, Indépendant