Musique classique: vagues et ressacs de #MoiAussi

Le chef d’orchestre Daniele Gatti a été nommé directeur musical de l’Opéra de Rome.
Photo: Anne Dokter Le chef d’orchestre Daniele Gatti a été nommé directeur musical de l’Opéra de Rome.

Une année de #MoiAussi a-t-elle changé le paysage de la musique classique ? Pour un chef comme James Levine, évincé du Metropolitan Opera, ou le réputé chef de choeur canadien Noel Edison, emporté par la vague, on trouve beaucoup de ressacs qu’incarne à la perfection le parcours du chef Daniele Gatti. Tour d’horizon.

La fin de semaine aura été symbolique dans le monde de la musique classique. Vingt-quatre heures après avoir ouvert la saison de l’Opéra de Rome avec Rigoletto de Giuseppe Verdi, le chef italien Daniele Gatti était nommé directeur musical de l’institution. Il y a un peu plus de quatre mois, les observateurs pensaient pourtant que sa carrière était finie ou, à tout le moins, fortement en péril depuis la publication d’un article du Washington Post alignant les allégations d’abus à son sujet.

« Un certain nombre de collègues féminines de l’Orchestre royal du Concertgebouw ont rapporté des expériences considérées inappropriées au regard de sa position de directeur artistique. Cela a irrémédiablement atteint la relation de confiance entre l’orchestre et son chef. » C’est par ces mots que le prestigieux Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam mettait fin au contrat de Daniele Gatti, le 2 août dernier, par voie de communiqué.

Mis en cause parmi d’autres protagonistes du milieu musical dans cet article du 26 juillet, Daniele Gatti avait tout d’abord présenté des excuses « à toutes les femmes […] qui croient que je ne les ai pas traitées avec le respect et la dignité qui leur sont dus », avant de donner « mandat à ses avocats, pour protéger sa réputation, d’entreprendre d’éventuelles actions si une telle campagne de diffamation devait se poursuivre. »

L’effet boomerang

La traversée du désert de Daniele Gatti aura duré jusqu’à la mi-octobre. On l’a alors retrouvé dirigeant l’Orchestre de la Radio bavaroise. Préalablement interrogé par son chef Mariss Jansons — le prédécesseur de Gatti à Amsterdam —, l’orchestre bavarois avait argué qu’il n’avait rien à lui reprocher, qu’il avait un contrat à honorer et qu’il maintenait donc son engagement. Il en sera de même à Dresde, en janvier prochain, et à Berlin, plus tard dans la saison.

Le syndicat de l’Orchestre national de France, que Gatti a dirigé de 2008 à 2016, avait déclaré à France Musique en août sa « totale stupéfaction » devant ces allégations. Approfondissant les choses, l’Orchestre de chambre Gustav Mahler, dont Gatti est le partenaire artistique depuis 2016, a communiqué au Devoir les résultats d’une investigation lancée en août auprès de « tous ses membres et de tous ses invités depuis le premier concert de Gatti en 2010 ».

Au terme de celle-ci, aucune personne interrogée n’a rapporté la moindre expérience inappropriée. En date du 18 octobre, l’orchestre, structuré selon un système de coopérative, a donc également décidé de poursuivre ses activités prévues avec le chef. Il est possible que le manque de transparence de l’Orchestre du Concertgebouw dans le cas Gatti se retourne contre l’institution. C’est du moins l’opinion d’un donateur de l’orchestre, Melvyn Krauss, professeur émérite d’économie à l’Université de New York, qui s’est exprimé le 22 octobre dans le quotidien NRC Handelsblad.

L’eldorado russe

Valery Guerguiev n’avait pas attendu, lui, pour voler au secours de Gatti en lui créant un concert sur mesure, le 15 novembre, chez lui au Mariinsky à Saint-Pétersbourg. Cette métropole russe brille par son hospitalité puisque le directeur musical du Philharmonique de Saint-Pétersbourg, Yuri Temirkanov, avait nommé Charles Dutoit premier chef invité de son orchestre 15 jours avant le début de sa saison. Cette nomination semble avoir aidé à relancer Dutoit dans l’un de ses marchés phares, le Japon, puisqu’il a été invité le 13 novembre dernier à diriger à Osaka en mai. L’Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg était en tournée du 10 au 18 novembre au Japon.

Par contre, la carrière de Charles Dutoit semble durablement touchée aux États-Unis et en Europe. Le chef suisse y reste un emblème du phénomène #MoiAussi en classique avec tous ses accords musicaux non résolus, à l’image du processus d’investigation entamé à l’Orchestre symphonique de Montréal en décembre 2017 avec deux plaignantes jugées un an plus tard « très crédibles » par la direction de l’orchestre, mais qui n’ont pas souhaité aller au bout du processus de plainte.

La direction de l’Orchestre de Philadelphie a elle aussi « conclu que les allégations étaient crédibles » au terme d’une enquête interne commandée dans la foulée des multiples allégations au sujet de M. Dutoit, lisait-on le mois dernier dans The Philadelphia Inquirer. Beaucoup de bruit donc, mais beaucoup de silence aussi ; ni plaintes ni accusations officielles n’ayant été retenues contre le chef.

Des pages tournées

Après un an, la page résolument tournée reste celle de James Levine au Metropolitan Opera. Le mouvement a fait d’autres victimes, moindres, chez les chefs : Richard Buckley a été licencié de l’Opéra d’Austin et, en Autriche, le directeur du Festival d’Erl, Gustav Kuhn, a annoncé en octobre sa retraite dans un monastère. Plusieurs musiciens d’orchestres américains ont été mis à pied, et William Preucil et Jonathan Carney, Konzertmeister des orchestres de Cleveland et de Baltimore, ont été respectivement limogé et suspendu.

Parmi les chanteurs, c’est le contreténor David Daniels qui se trouve le plus dans l’eau chaude : accusé d’agression sexuelle par le baryton Samuel Schultz en août dernier. Il a été licencié de l’Opéra de San Francisco le 8 novembre « compte tenu des graves accusations d’agression sexuelle, d’une enquête policière en cours et d’une action en justice intentée contre le chanteur ». Autre grand nom : Håkan Hagegård, 72 ans, a démissionné de l’Académie de musique de Stockholm 6 mois après la sortie publique de 653 chanteuses suédoises en rébellion contre le sexisme dans leur milieu.

Un travail de libération de la parole dans les établissements d’enseignement dans le monde est commencé. Parmi les pointes de l’iceberg, onze professeurs du Berklee College of Music de Boston ont été licenciés après des révélations du Boston Globe. Siegfried Mauser, ex-recteur du Conservatoire de Munich, a été condamné à de la prison. Idem pour Pierre-Marie Dizier, professeur de chant au Conservatoire de Tour, emprisonné pour agressions sexuelles sur mineurs après les avoir drogués. Il s’est depuis donné la mort.

Au Canada, Noel Edison, directeur des Elora Singers et du Mendelssohn Choir en Ontario, auteur de dizaines de disques chez Naxos, a été démis de ses fonctions et, au Québec, la salle Françoys-Bernier du Domaine Forget a été débaptisée.

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait que la salle débaptisée au Domaine Forget portait le nom de Gilles-Lefebvre, a été corrigée.