Le cirque punk d’Hubert Lenoir

En plus d'être un compositeur inspiré, Hubert Lenoir est une dangereuse bête de scène. On l'aperçoit ici en spectacle, le 11 juin dernier. 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir En plus d'être un compositeur inspiré, Hubert Lenoir est une dangereuse bête de scène. On l'aperçoit ici en spectacle, le 11 juin dernier. 

« Heyyy… », a d’abord chanté Hubert Lenoir suivant les premières mesures instrumentales de Fille de personne II. Puis il a fait cinq pas de côté, laissant le public chanter seul et à pleins poumons la suite du couplet : « T’es pas la fille de ton père/Même pas celle de ta mère/De personne… ». Quelle entrée en scène ! La Chanson de l’année du 40e gala de l’ADISQ, balancée d’entrée de jeu samedi soir dernier aux Foufounes Électriques pour ce qui s’avéra une hystérique rentrée montréalaise.

Hubert Lenoir aux Foufs ? Quelle drôle d’idée. Comprenez : il y a certes valeur de symbole à jouer en tête d’affiche de la mythique salle de la rue Sainte-Catherine. Il y a un autre genre de valeur, sonnante et trébuchante celle-là, à accomplir ce qu’il aurait facilement pu faire à lui seul, soit emplir une salle nettement plus imposante. Il aurait sans doute fait deux ou trois fois le Club Soda, voire le MTelus à lui seul, nous confiait son agent de tournée avant le début du concert. Mais c’était son choix. Ses Foufs. Une manière de mettre la pédale douce à une année fulgurante pour le jeune auteur-compositeur-interprète de Québec, dont l’agenda de spectacles n’a à peu près pas dérougi depuis la sortie de l’album Darlène en février dernier.

Il a cueilli puis goûté tous les fruits de cette année fertile, en ce samedi soir au centre-ville, offrant en retour 90 torrides minutes de chansons rock démontrant hors de tout doute qu’en plus d’être un compositeur inspiré, Lenoir est aussi (d’abord ?) une dangereuse bête de scène. Cependant, c’est surtout durant les 45 premières minutes que Lenoir et son orchestre de six musiciens ont donné la pleine mesure de leur talent, la suite s’étant avérée chaotique, amusante mais moins percutante, comme si l’effet de la bouteille de tequila dont les musiciens s’abreuvaient au goulot brouillait les esprits.

Arrivés sur scène passé 21 h après le concert du groupe punk féministe Charogne, les musiciens de Lenoir ont lancé la machine avec le succès que nous avions tous au bout des lèvres, enchaînant avec le honkey-tonk J.C. : « J’ai une version en couleur/Une version noir et blanc/Qui donne des chaleurs à ton coeur d’adolescent »… Lenoir joue avec son public comme un marionnettiste, l’amenant à imposer le silence durant le pont de la chanson pour le faire exploser en finale.

Et vlan ! suivit sa reprise de Si on s’y mettait de Jean-Pierre Ferland. Sur scène, il en fait non plus un voeu, mais un ordre : qu’on s’y mette, ça presse ! Sa version dégouline d’urgence, avec le saxophone d’André Larue qui nous pousse dans le derrière et l’excellent solo du guitariste Alex Martel (alias Anatole) — tout d’un coup, on n’est plus chez Ferland, mais plutôt du côté de la douloureuse déflagration des Beatles sur Don’t Let Me Down, et Hubert qui se casse la voix comme McCartney sur cette immortelle de Let it Be.

Vint ensuite le moment de saluer le public, de régler des comptes, de mettre les points sur les « i » et le Félix dans la gorge — Lenoir a trouvé une pirouette bien vulgaire pour expliquer que le geste était plutôt un hommage, avant d’envoyer du même souffle paître « Mario Pelchat pis ses prêtres ». Les règlements de comptes n’ont pas trop traîné, alors qu’il a enchaîné avec une inédite, une instrumentale avec moult effets de synthés vintage et de guitare surf-rock qui a calmé un peu le ton, après ses premières chansons déchaînées, nous permettant en plus de mesurer combien cet orchestre est habile et soudé, une vraie merveille de fanfare groove rock.

Le concert s’est ensuite transformé en cirque punk, non sans d’abord être passé par un moment karaoké où tour à tour, les musiciens ont pris le micro pour en pousser une — pardonnez-nous d’avoir omis de noter qui, des six, a chanté Don’t Look Back in Anger de Oasis et Nothing Else Matters de Metallica. C’était, en plus, l’anniversaire d’un ou deux des membres du groupe, le batteur PE Beaudoin a reçu son gâteau en plein visage, puis Lenoir a entrepris de lui nettoyer les lunettes en lançant les restes du dessert dans la foule.

Lenoir a trouvé le moyen de remettre tout ça en ordre en se lançant dans le boogie-funk Ton hôtel, et la foule qui acquiesce en dansant, puis qui l’encourage à grimper jusqu’au balcon depuis la scène, le genre d’acrobatie à laquelle se prête Lenoir à chaque concert. Au bruyant rappel, Recommencer et Fille de personne III (la version métal de la II, en quelque sorte !), et Lenoir qui insistait pour avoir un mosh pit au centre du parterre.

Dans le tumulte des amplis qui chauffaient et des pédales de guitares encore bien enfoncées même si l’orchestre avait quitté la scène, Hubert Lenoir est resté au microphone pour débiter quelque chose d’inaudible, ça a duré cinq longues minutes et donnait l’impression que le Baron Bandit n’avait plus envie de quitter cette scène. Irrévérencieux et mémorable ; de retour des Trans Musicales de Rennes où il se produira le 5 décembre, Hubert Lenoir et ses formidables accompagnateurs seront à Salaberry-de-Valleyfield le 13, à Rivière-du-Loup le 20, et à l’Impérial de Québec le 21 décembre. Conseil d’ami : me manquez pas le plus explosif concert rock de l’année.